Voir l'invisible


« L’essentiel est invisible pour les yeux », m’a-t-on répété toute mon enfance. Mais tout de même, je suis aveugle et c’est pas drôle, je vous assure. « Ce n’est pas la fin du monde, d’être aveugle », m’a toujours répété mon grand-frère. Je voudrais l’y voir. Oui, précisément : rien qu’un instant, qu’il prenne ma place et ma canne blanche.


Dimanche dernier, je passais un bon moment avec des amis dans une crypte d’église un peu austère. Il parait qu’elle est un peu austère. Moi je n’y ressens que de la joie et de l’amitié. Dans le fond, des ados disputent un match de baby-foot. À côté, il y a un échange de Pokemon. Plus près, ça papote autour d’un café. Ici, c’est une discussion amusée autour du prêtre, un vrai clown.

Jeux de société, joie, bonne humeur, partage, même si chaque participant semble un peu cabossé : moi avec mes yeux bleus qui n’ont jamais fonctionné, David l’ancien SDF pas très bien réinséré, Louisa la jeune veuve esseulée, Jeannine la bègue, trois ados en manque de repères, Henri sans famille, Rémi et son pied bot, Claire la vieille fille. Et j’en passe.

En ce moment, ce qui me fatigue c’est que l’on soit obligé de porter des masques à cause de la pandémie. Mais le prêtre est très fragile, on ne voudrait pas le mettre en danger. Moi ce qui me dérange avec les masques, c’est que la voix porte moins et parfois est déformée. J’ai beaucoup plus de mal à identifier qui parle et je me fatigue à suivre les conversations. Du coup, je parle moins. Ce n’est pas plus mal. D’habitude, je suis bavarde et ne prends pas toujours le temps de contempler l’instant, de me réjouir sur le moment de ce que je vis, de saisir l’ambiance. Ce dimanche-là, il y avait des nouveaux, invités par Rémi pour son anniversaire. Nous étions plus nombreux, il y avait des voix inconnues et toujours ces masques. Je me suis mise en retrait. Mais pas le retrait de celui qui se ferme. Le retrait de l’artiste qui contemple, du mélomane qui s’écarte d’un instrument pour saisir l’harmonie d’ensemble, de la mère qui se tait pour sentir rire ses enfants unis, du professeur qui admire la concentration de sa classe, du promeneur qui veut saisir la beauté de tout le paysage, du créateur qui aime son œuvre. J’étais heureuse. Je souriais sans m’y efforcer, derrière mon masque.

- Au revoir, m’a dit un inconnu qui prenait congé avant moi.

Nous avons discuté encore un moment, moi tournée vers lui pour bien entendre sa voix dans le brouhaha de la crypte où résonnent les paroles. Je crois qu’il s’appelle Michel.

- Vous avez un beau sourire, merci.

- Un beau sourire ? C’est gentil mais trop flatteur. Avec ces masques, impossible de savoir qui sourit, j’imagine.

- Ça se voit dans vos yeux.

L’essentiel est invisible pour les yeux. Et s’il était visible dans les yeux, y compris dans les yeux qui ne voient pas ?

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