Une mère


Elle avait été une mère pour eux, une mère parfaite, celle à qui on rêve quand on est au fond du trou.

Dans l’après-midi, le ciel s’était déchiré brusquement, sans prévenir alors qu’ils empruntaient une longue allée droite sans abri. Les premières gouttes épaisses et chaudes les avaient surpris à plus de quatre kilomètres de leur destination.

Le ciel, encore bleu à midi, était à présent noir et plongeait la terre dans une pénombre inquiétante. Aussi vite que possible, Eliott et Marine avaient sorti un poncho pour se tenir au sec. Ils n’avaient pas eu le temps de l’enfiler que déjà ils avaient senti leur tee-shirt coller à leur peau et vu leur sac à dos s’imbiber de pluie. Bientôt ce fut le déluge : la pluie se fit plus régulière, mais tout aussi drue. En trouvant son rythme elle changea aussi de température et nos deux aventuriers grelottèrent sous leurs capes de plastique. Leurs mains gelées comme aux matins de février se cramponnaient à leurs bâtons d’aluminium. Leurs chaussures prenaient l’eau, le chemin devenant une sorte de longue flaque sur laquelle rebondissaient les gouttes froides. Marine avançait sans rien voir, ayant préféré enlever ses lunettes brouillées de buée. Eliott n’en menait pas large, ouvrant le chemin pour son amie.

C’est en silence qu’ils arrivèrent dans la petite ville, marchant sans se parler, lui rivé sur le GPS de son téléphone, elle les yeux dans le vague, le suivant sans réfléchir.


La petite pension de famille, l’albergue tant attendue, leur sembla la plus belle depuis le début de leur périple 6 jours plus tôt. La femme qui les accueillit ressemblait plus à une mamma italienne qu’à une femme espagnole. Toute en rondeur, en parole et en mouvement, elle les débarrassa de leurs sacs dégoulinants, leur enleva ponchos et manteau, les poussant sans ménagement mais avec bonté vers l’insert rougeoyant. Comme elle entremêlait son espagnol bruyant de quelques mots de français, ils comprirent qu’ils devaient faire comme chez eux, qu’elle était leur maman et qu’elle prendrait soin d’eux. De fait, lorsqu’ils sortirent d’une douche brûlante, un chocolat chaud les attendait et leurs chaussures, bourrées de papier journal, dégorgeaient devant le feu.

Comme tout randonneur estival qui pèse son sac avec le départ, ils n’avaient qu’un pull chacun. Elle leur prêta deux horribles Jaccard à son mari et ils en furent enchantés eux qui, en société, auraient préféré grelotter plutôt que de porter une telle horreur. Ils ne cessaient de remercier, étaient confus de tant de bonté, n’ayant payé que quinze euros, comme ailleurs. Ils demandaient comment être utiles, voulaient rendre tant de bonté. Elle riait, leur disait de l’appeler « Maman », et de ne pas faire tant d’histoires. Ils étaient ses « bambino », elle leur resservait du chocolat chaud et proposait de leur faire une lessive.


Le déluge cessa, aussi soudainement qu’il avait commencé. On était en août, le soleil reparut comme si de rien n’était, pas décidé à aller se coucher avant vingt-et-une heures. Ils demandèrent où trouver un petit supermarché ou une épicerie pour leur casse-croute du soir et celui du lendemain. Elle indiqua un commerce où elle avait ses habitudes et puisqu’ils étaient ses enfants, demanda s’ils ne pourraient pas au passage rapporter du pain. Ils acquiescèrent, heureux de rendre service à cette mamma providentielle. Elle leur tendit un billet en leur réexpliquant à grands renforts de gestes où était la boulangerie. Alors qu’ils passaient la porte, elle les rappela avec force.

« No olvide el cambio », s’exclama-t-elle en faisant de la main un geste si explicite qu’ils comprirent d’eux-mêmes « n’oubliez pas la monnaie ».

Une vraie mère.


Illustration : La Becquée, Jean-François Millet, vers 1860 (palais des beaux-arts de Lille)

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