Une journée comme une autre

Mis à jour : 15 oct. 2020

Les élèves étaient partis les uns après les autres, dans un brouhaha de béquilles, de freinages et de rires. La récré les attendait et ils se ruaient joyeusement à sa rencontre.

Mais lui restait en classe, la tête posée entre ses deux bras, sur la tablette en plastique de son fauteuil. Il n’avait pas la force de hurler ou de cogner ; son immobilité volontaire était un cri de colère et sa professeure ne s’y trompait pas.

Il ressemblait à un ange endormi ; la peau claire de ses mains frêles contrastait avec ses cheveux de jais. Ses yeux fermés s’ornaient de grands cils immobiles.

- Va en récré, proposa l’enseignante.

Il ne leva pas la tête, n’esquissa pas un sourire, pas une grimace, ne fit aucun geste, n’émit aucun son.

Elle laissa ses clefs et son sac, retint un soupir. Elle s’approcha du fauteuil, s’accroupit à côté pour se mettre à la hauteur de l’adolescent.

- Tu en as marre.

Ce ne fut pas une question mais un constat. D’une voix étonnamment douce, cette femme qui quelques instants avant grondait deux élèves et menaçait de les coller, exprima tout haut ce que le garçon ne disait pas.

- Tu en as marre du collège.

Il ne répondit rien, ne daigna pas ouvrir l’œil ou la bouche.

- Ce n’est pas le collège ? C’est ta famille.

Pas de réponse.

- Tes copains ?

Toujours ce silence.

- C’est plus compliqué ?

Il bougea le bout d’un doigt, rien que le bout.

- Oui, Joseph, tu en as assez, je le sais. Tu as le droit d’en avoir marre, le droit d’être en colère.

Pas un geste, pas un regard. Toujours ces cheveux noirs posés sur ces mains blanches.

- Tu voudrais être ailleurs, tu nous l’as déjà dit. Mais on n'a rien trouvé. Nous aussi nous voudrions un établissement plus adapté, et des soins qui fonctionneraient... Tu voudrais être dans un autre collège, sans ton fauteuil, sans ta myopathie, autonome sur tes deux jambes. Seulement Joseph, tu n’as qu’une vie, il ne faut pas en rêver d’autres, au risque de passer à côté de ce que la tienne à de beau à t’offrir au milieu des difficultés ! Et tu n’as pas d’autres choix, je crois, que d’être ici...

- Si. Je pourrais être ailleurs.

Il n‘a pas bougé en prenant la parole mais sa voix est ferme, son propos net. Elle sourit intérieurement. Il pense à un ailleurs, il a donc un projet ! Un projet, voilà la seule chose qui peut lui rendre sa joie de vivre.

- Ah oui, répond-elle en gardant sa voix calme. Quelle idée as-tu, où pourrais-tu aller ?

- Je pourrais être ailleurs, je pourrais être mort.

D’autres auraient reçu cela comme un uppercut, pas elle, habituée à le côtoyer, consciente qu’il mourra jeune comme plusieurs de ses copains.

Il avait ouvert les yeux sans bouger pour autant. Dans le regard noir qu’elle distinguait entre ses bras, il n’y avait nulle trace de défi. Il n’avait pas dit cela pour la choquer. Il connaissait son état de santé et l’épée de Damoclès au-dessus de sa jeune vie pesait lourd sur son moral, sur son âme de douze ans.

Il était franc dans sa douleur, elle le serait dans son espérance.

- C’est vrai Joseph, tu pourrais être mort. Moi aussi, entre nous. Tu es un garçon intelligent, tu sais que l’on meurt tous, un jour où l’autre.

- C’est vrai ce que je dis, je suis sérieux. Je peux foncer dans les escaliers, en vitesse 5.

Sa tête s’était légèrement relevée, un de ses yeux brillait, voilà que le défi pointait, ou l’anxiété. Mais son visage si blanc avait encore les traces de l’enfance et la douceur candide de l’innocent.

- Je sais que tu peux. Techniquement ce n’est pas dur. Mais ce n’est pas ce que tu désires. Tu veux aimer ta vie, pas la supprimer. Ce qui compte n’est pas de savoir quand on mourra ou bien comment mais d’avoir une belle vie, quelle que soit l’échéance de notre mort.

Elle lui parla de ses qualités, de sa franchise, de sa finesse d’esprit, lui rappela ce qui faisait sa personnalité et qui embellissait la vie de ses proches. Il acquiesçait parfois, d’un bref regard. Elle ne s’empêcha pas de parler du fauteuil, de ses muscles mous, de ses poumons fatigués. Elle lui proposa de mettre toutes ses forces mentales dans un projet qui lui tiendrait à cœur, dans un rêve à relever.

- Allez Joseph. Réfléchis à tout ça et profite du peu de récré qu’il te reste.

Il accepta d’y réfléchir, du bout des lèvres.

Et je vous imagine déjà, ému, imaginant la suite comme en un film ou un roman.

Dans un film, une musique appropriée vous tire quelques larmes durant ce magnifique discours qui retourne l’enfant et lui rend sa joie de vivre, faisant de lui un véritable héros, prenant la vie à bras le corps. Vous le voyez qui se redresse, qui retrouve des couleurs et un regard fier.

Dans un roman, de chapitre en chapitre, Joseph choisit la vie, avec courage et espoir, entouré de ses proches. Au fil des pages, il apprend à aimer le peu de vie qu'il lui reste à vivre et vous, lecteur, ressortez grandi aussi, un peu plus amoureux de la vie.

Ah oui, je vous imagine imaginer la fin ! Mais ce jour-là n’était pas virtuel, c’était un jeudi d’octobre, veille de l’anniversaire de la prof, à la récré du matin ; avant veille de son inspection. Ce jour-là était bien ancré dans la vie réelle, avec une sonnerie qui bientôt clôturerait la récré, un café qu’elle n’aurait pas le temps de boire, des photocopies en retard, le drive familial qu'elle devait valider pour que son mari le récupère ce soir, et les potins de la salle des profs reportés à plus tard.

Il redressa la tête, alluma son fauteuil et rejoignit les copains dans le couloir, qui parlaient de jeux vidéo et de boutons d’acné. Il reprit le cours de sa vie de collégien malade, dans le couloir du collège, salle d’attente vers l’inconnu. Avant la prochaine crise de désespoir, avant la prochaine fois où il en aura marre de cette vie, et que quelqu’un sur son chemin aura un peu d’espérance à partager.

À elle il aura fallu patience, douceur et franchise, il aura fallu ces longues minutes sans son café, sans son téléphone, sans ses collègues, sans le temps pour les photocopies. Pourquoi ? Pas pour tout arranger, pas pour tout débloquer, comme dans le film ou le roman que vous avez imaginé. Seulement pour faire avancer, un peu, à peine, un garçon de douze ans. Seulement pour essayer de lui faire toucher du doigt que sa vie est digne.

C’est une journée comme une autre ; demain elle n’y pensera plus ; elle comme lui auront sans doute oublié les paroles échangées.

A partir d'un texte écrit le 7 octobre 2015

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