Une belle fin

Dernière mise à jour : sept. 26

Dégoulinant, avachi, il se tenait nonchalant sur le banc mouillé. Autour de lui, une valse pesante entrainait les feuilles rousses d’automne. Lui, trop imbibé sans doute, ne décollait pas de ce banc. Une femme passa, préoccupée par sa tenue, attentive à ne pas mouiller ses bottines de cuir et à maintenir ouvert son grand parapluie noir. Elle pensait que l’automne ne faisait que commencer et avec lui son lot de soucis. Elle appréhendait l’hiver miséreux qui suivrait. La crise ne lui permettait pas de renouveler sa garde-robe, elle devrait faire tenir ses chaussures jusqu’aux primes de Noël. Déjà elles prenaient l’eau.

Un homme après elle, en grande redingote noire, atemporel. Les yeux cachés par la buée de ses lunettes humides, il ne remarqua pas le banc. Lui aussi était soucieux, préoccupé par le mort qu’il allait enterrer, et par le testament qu’on ouvrirait bientôt sur son impatience d’héritier. Son cœur n’avait pas fini de pleurer son parrain, vieux célibataire rentier, que son cerveau déjà chantonnait d’espérance à la pensée du pactole. Il le plaçait déjà, en imagination, à la banque où il travaillait.

C’est un enfant, nue tête, ravi de patauger dans les flaques sans se soucier de son cartable perméable, qui le vit. Il s’approcha, éberlué. Jamais il n’avait vu d’aussi près un si gros billet de banque. Abandonné sur un journal, mouillé mais entier, un papier ocre portant le nombre 200 prenait l’air, échappé d’on ne sait quel portefeuille. Avachi, il semblait étonné de n’avoir pas été ramassé plus tôt, habitué à plus d’égards et d’empressements. Il atterri dans la main tremblante du gamin surexcité qui se demandait que faire de ce papier tombé du ciel. « Maman s’achèterait des chaussures hors de prix ; mes bottes de caoutchouc me suffisent. Papa le placerait à la banque ; je préfère m’en servir. » Il fit sécher le billet entre deux pages de son livre de maths et l’y oublia jusqu’au mois de juin où la maîtresse désigna deux exercices situés à ces pages. Nouvelle surprise faisant briller les prunelles du garçon qui, vivant dans l’instant présent avait oublié cette aventure d’automne, le billet désormais moisi et inutilisable passa de mains en mains sous les yeux stupéfaits des enfants.

Il aurait pu acheter de belles chaussures ou s’arrondir à la banque. Dans un cas en le tendant à la vendeuse, sa propriétaire aurait soufflé gravement, se demandant encore « est-ce bien raisonnable ? » ; dans l’autre cas il aurait été versé à la banque avec un flot de stress « pourvu que le cours de la Bourse ne flanche pas ». Mourant ici, inutile, entre des mains enfantines et fébriles qui l’abimaient de leurs doigts tachés d’encre, passé de menottes en menottes sous les pupitres, caché aux yeux de la maîtresse, il ne recevait aucun soupir d’anxiété mais faisait naître des étoiles dans les regards et béait les bouches. Quelle belle fin glorieuse pour un billet de banque !




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