Strict nécessaire

Mis à jour : 15 oct. 2020

Sur le chemin, hommes et femmes sont bruyants. En route les femmes, avec leurs bavardages ; au dortoir les hommes avec leurs ronflements.

Christiane et Bernard ne dérogent pas à cette règle. Soixante-cinq ans tous les deux, un équipement tout droit sorti du Bon Campeur et des mollets fermes dépassant de deux ponchos fluo. Ils ont un bon pas et doivent avaler, j’imagine, leur trente-cinq kilomètres journaliers, comme moi. Je les aperçois marcher à quelques centaines de mètres devant moi, depuis trois kilomètres au moins, les perdant de vue à la défaveur d’un virage, retrouvant leurs silhouettes encapuchonnées dans les lignes droites, le long des champs de maïs ou de millet.

Mon pas doit être très légèrement plus long que le leur car je me rapproche imperceptiblement d’eux et, après une quarantaine de minutes, les rattrape. Les deux ponchos s’écartent, faisant une place au mien.

Ils ne m’ont pas entendue arriver tant elle parle. Depuis quelques minutes, déjà, j’entends son babillement qui m’amuse. Elle m’accapare aussitôt et, malgré nos quarante ans d’écart, nous semblons les meilleurs amies du monde. Je sais bien vite presque tout d’elle, le nombre de ses enfants, son espérance d’être mamie, son cholestérol, leur record de marche -42 kilomètres, un jour de grand soleil !- le poids de son sac, au gramme près.

De lui, je ne sais pas grand-chose, seulement l’amour qu’il porte à la joyeuse pie qui est sa femme. Amour visible dans le grand sourire tendre qui se distingue sous la capuche orange. Il ne se mêle pas à notre conversation, heureux je pense de me voir donner la réplique à Christiane, ou habitué peut-être à la laisser monologuer.

J’ai réglé mon pas sur le leur parce que marcher seule un jour de pluie ne m’enchante pas et que Christiane m'amuse, comme une gamine de maternelle racontant sa journée d'école.


Vers treize heures, le parvis d’une petite chapelle fermée nous abrite pour un déjeuner frugal. Ils partagent un seul Tupperware pour leur salade de riz et un seul couteau pour étaler leur pâté.

« Nous en avions deux mais cela faisait du poids inutile, m’explique-t-elle. Nous avons laissé le superflu dès le deuxième soir.» Adieu le deuxième crayon, le deuxième briquet, le deuxième chargeur de téléphone. « Sur le chemin, encore plus que dans le mariage, on partage tout », s’amuse-t-elle. J’admire intérieurement, ils m’épatent. Je n’ose leur demander s’ils ont une seule ou deux brosses à dents.


La pluie a cessé, je laisse Christiane et Bernard avaler leur café, transporté depuis ce matin dans leur minuscule thermos ultraléger, petit luxe de trois-cent grammes. Me voilà à nouveau seule sur le chemin, sûre de les recroiser à l’étape ce soir.

Quelques heures plus tard effectivement, je les vois arriver au gite communal. Cette nuit, nous faisons chambre commune tous les trois, dans le dernier dortoir disponible.

- Bonne nuit, me souhaite Christiane qui enfonce une boule Quies dans chacune de ses oreilles.

Je m’allonge à mon tour, baillant allègrement. Bernard éteint la lumière. Je ne m’endors pas tout de suite, savourant le calme de cette paisible soirée. Le silence est majestueux. On distingue seulement au loin le pépiement de quelques oiseaux inconnus. Depuis que j’ai croisé ce couple ce matin, c’est la première fois que Christiane se tait durant plus de dix minutes. Cette pensée me fait sourire. Mais voici que Bernard prend le relai pour occuper mes oreilles : son ronflement lourd et pesant emplit la pièce. Qu’il semble heureux le brave homme ! Que son souffle est épais ! Je grimace et me cache la tête sous l’oreiller, en vain.

Le sommeil finira par m’assommer après deux ou trois dizaines de minutes, malgré le moteur qui ne cesse de gronder dans le lit voisin.


Au réveil, vers six heures, mes yeux sont lourds de cette mauvaise nuit. Christiane reprend son babillage, en murmurant pour ne pas gêner les chambrées voisines. Bernard fait son sac en silence et se talque les pieds avec des gestes d’habitué.

- Tiens, les boules Quies, chuchote-t-elle en lui tendant les deux petites mousses vertes.

Il les prend, les passe sous l’eau du lavabo et les fourre dans sa poche. Encore assise sur mon lit, ne me décidant pas à me lever, j’ouvre de grands yeux étonnés. Pourquoi est-ce lui qui porterait ses boules Quies à elle ? Est-ce qu’ils les ont pesées elles aussi et qu’elles leur semblent trop lourdes pour Christiane ? Après tout, c’est lui aussi qui porte la nourriture. Il est plus costaud qu’elle, on peut comprendre qu’il ait plus de poids...

Je m’efforce de stopper ma curiosité et me lève. Mes gestes se font mécaniques : passer au lavabo ; remplir les gourdes (la moitié de chaque seulement, je traverserai un village vers dix heures) en glisser une dans la poche latérale gauche du sac, l’autre à droite ; m’habiller ; lacer mes godillots ; coup de peigne ; plier mon sac à viande ; défaire le drap et la taie d’oreiller ; les jeter en boule dans le panier du couloir ; rejoindre la cuisine en bas de l’escalier qui grince ; extraire le reste de pain de la poche du haut, attraper un sachet de thé ; avaler le tout assise sur un coin de banc ; me brosser les dents ; glisser le dentifrice et la brosse dans la poche adéquate ; observer d’un coup d’œil ma carte ; saluer les attablés en jetant mon sac sur l’épaule ; passer la porte aux premières lueurs du jour. J’en ai oublié les boules Quies de Christiane.

Ils me rattrapent, à la faveur de ma pause déjeuner. J’ai entendu le pépiement féminin avant de les voir déboucher du petit sentier.

- On peut déjeuner avec toi ? demande-telle.

Et sur un sourire d’assentiment de ma part, tout dégoulinant de tomate, ils détachent leurs sacs. Alors, d’un large geste des deux bras, Bernard s’étire de tout son long puis, les deux mains s’approchant de sa tête, il retire (geste que je n’avais pas vu hier à cause de sa capuche) une petite mousse verte de chacune de ses oreilles.

Ainsi, même leur boules Quies, ils les partagent, afin de se supporter au mieux sans que le défaut de l’autre ne les empêche de s’aimer.


Deux amoureux, Vincent Van Gogh, mars 1888


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