Salle d'attente

C’était dans une salle d’attente lambda d’une gare classique. J’étais entourée de personnes assez quelconques, si tant est que cela existe.

Comme tous les humains de notre siècle, nous étions absorbés par notre nombril, nos écrans, téléphones et ordinateurs, nos magazines et écouteurs. Arrivèrent deux personnes, un homme et une femme, et sur le ventre du mari, bien au chaud dans son porte-bébé, un poupon rose, jolie petite fille, assez classique elle aussi. Ni plus ni moins mignonne que tous les petits humains, mâles ou femelles. Mais mes yeux instinctivement ont décollé de mon sandwich pour l’observer. Et ma bouche morne un instant plus tôt s’est mise à sourire.

J’aurais pu la regarder longtemps ainsi, gagatiser comme je sais si bien faire. Mais une fulgurante meilleure idée vint détourner mon regard. Mieux que de l’observer elle, jolie poupon rose, mieux valait les regarder eux. Eux tous qui comme moi la regardaient elle.

Ce jeune dont le regard noisette devenait de plus en plus rêveur, d’instant en instant et dont le téléphone portable, brusquement inutile, pendait lamentablement dans la molle main encore adolescente. Vingt-ans peut-être et ce regard d’enfant. D’enfant qui rêve. Non aux jouets qu’il aura à Noël et qui casseront avant Noël prochain. Mais ces yeux qui rêvent au mystère d’une nuit étoilée, lorsque le marchand de sable et la petite souris arriveront sur leur tapis volant argenté. Comme ses copains se moqueraient s’ils le voyaient ainsi ! À moins qu’eux aussi ne succombent et rêvent. Mais à qui rêve-t-on lorsqu’on a vingt ans et sous les yeux un bébé ? À son petit-frère ou sa petite sœur ? Aux neveux ou nièces que nos frères et sœurs ont eus la bonne idée de fabriquer ? À celui ou celle qui ne sera jamais parce qu’à notre âge on ne pouvait l’élever et que, avait conseillé le médecin, il valait mieux faire passer ? À ceux qui un jour combleront enfin nos bras puissants et doux de Papa en puissance ?

Cette femme de cinquante-cinq ans, soixante peut-être qui s’octroie de plus longs week-end depuis qu’elle est à temps partiel, dans l’administration, en attendant tranquillement la retraite. Cette femme qui lit des Harlequin et quelques policiers, en attendant le train le vendredi midi, qui l’emmène en Bretagne retaper la maison de ses défunts parents. Cette fois-ci, elle va passer à la peinture. Dans la petite chambre du fond elle a prévu du rose et elle fixera plus tard une tendre frise de petits ours dodus et charmants. Mais pour qui ? Les enfants ont grandis, ont quittés la maison mais ne sont pas mariés. Pas l’ombre d’une copine sérieuse chez les garçons, pas le temps de se poser pour un bébé pour Nath et son copain, les parisiens. La femme a acheté un chat, qui ronronne dans sa cage, à ses pieds. Ca ne remplace pas des petits-enfants à pouponner.

Cette femme observe sans vraiment sourire. Ses yeux brillent mais à part elle personne ne sait si son émotion est de joie ou de tristesse. Ce pourrait-être sa petite fille, la tendre petite qui est maintenant sur les genoux de sa mère.

Un jour, un des garçons l’appellera. Il pensera lui faire plaisir en lui annonçant qu’il va être Papa. Mais elle, incohérente, va pleurer, sans aucune joie, au début. Vexée de vieillir, certes. Affolée surtout : que vont dire les copines puisque c’est un accident et qu’entre son père et sa mère, ce n’est pas bien sérieux ?

Une bonne-sœur ridée, âge indéterminé. Les yeux grisés cernés de si discrètes lunettes sourient. Quelle joie ils ont ces yeux ; sur ce visage fané, deux petits diamants étincelants. La bonne-sœur sans âge qui contemple son sacrifice vivant. Elle a renoncé au bonheur d’avoir des pleurs de nourrisson à consoler, à la joie de nourrir son petit, et d’avoir le mamelon mordillé, parfois si férocement, à la tendresse des câlins inconscients que font les tous petits en s’endormant contre vous. Elle contemple, et comme une mère devant l’hostie, comparant sa vie à celle des contemplatrices, s’émerveille des joies que le Seigneur donne en compensations des sacrifices.

Et moi je m’émerveille de voir ces gens s’émerveiller. Eux trois mais aussi ce type en costar qui mine de rien lève plus souvent qu’avant ses yeux gris aux larges sourcils de son ordinateur, cette maman qui sourit à sa congénère en distribuant des petits gâteaux, cette prof de français qui a plus de mal à se concentrer sur la correction des dictées de ses cinquièmes…

Je m’émerveille non d’eux mais de leur émerveillement.

Je m’émerveille, ils s’émerveillent. Nous pourrions conjuguer avec tous les pronoms personnels compris entre « je » et « ils ». Pourquoi ? Parce que c’est la vie, et que nul ne peut-y être insensible. Parce que tous, on a eu six mois, des joues roses et deux billes remuantes ornées de longs cils soyeux.

Mais n’avons-nous pas eu quinze ans aussi ? Je ne m’émerveille pas souvent devant les boutons des ados et leurs airs de guimauve vivante. Ni devant les émois des fillettes de 15 ans qui crèment leurs boutons et les cachent sous le fond de teint piqué dans le placard de leur mère. Ces ados sont aussi la vie. Ils sont tout autant vivants que le poupon rose. Tout aussi extraordinairement créés. Ils sont mystère de la vie.

J’aurai cinquante ans aussi, je le crois, et une maison à rénover peut-être, et un chat dans un panier pour occuper mes ennuis. J’aurai des enfants sans doute et les soucis qui vont avec, lorsqu’ils auront grandi. Mais je ne m’émeus pas devant ces dames qui ressemblent un peu à ma mère et à qui je ressemblerai aussi. Elles ne m’émerveillent pas avec leurs permanentes, leurs lèvres qui commencent à gercer malgré les crèmes et le rouge à lèvre sensé gommer les gerçures du temps. Elles ne m’émeuvent pas avec leurs magazines aux belles grilles de mots croisés, entièrement remplies, sans une rature. Et leurs maris ne m’émeuvent pas, eux dont j’aurai sans doute le semblable, je l’espère, dans trente ou quarante ans à la maison, dans ses charentaises, avec sa télécommande. Qu’ils aient de gros bidons à bières, des moustaches bien taillées, ou une simple bonne tête de très futur grand-père, ils ne m’émeuvent pas ! Je ne détache pas les yeux de mon sandwich pour observer avec ravissement un petit homme lambda de cinquante-cinq ans qui attend le train.

Je ne détourne pas non plus les yeux pour sourire aux cheveux gris, féminins ou masculins, qui peuplent les salles d’attentes. Avec leurs sonotones, leurs canes, leurs mots croisés, leurs téléphones qui émettent de forts « bip-bip » dès qu’ils appuient sur les grosses touches du monumental portable qu’ils ont acheté à cause de leurs mauvais yeux et de leurs doigts tordus par l’arthrose. Ils ne m’émeuvent pas. Sauf parfois, lorsque la nature a repris ses droits et que la fragilité pour de bon triomphe mais qu’ils gardent, ou plutôt retrouvent, leur sourire. Lorsque la vieillesse s’impose malgré les crèmes, les permanentes et le maquillage qui ont démissionnés. Lorsque triomphe la joie qui fait un vrai pied de nez à la santé.


Le mystère de la vie qui n’émeut que lorsqu’il nous pose question. Comment un bébé si rose et mou, qui ressemblait à un œuf il y a quelques mois, pas plus grand qu’une grosse cacahouète il y a quelques temps encore et qui ne tient pas encore sur ses jambes trop dodues peut-il vivre ? Et sembler si heureux de vivre alors qu’il n’est pas indépendant ?

Et comment ces vieilles dames qui n’ont plus beaucoup d’autonomie, plus de travail - le centre de la vie -, plus de descendance aimante parfois, acceptent-elles de vivre ? Et ces vieux hommes veufs qui s’encombrent de béquilles mais ne perdent pas le sourire ? Leur vie vaut la nôtre et c’est là le mystère.


15 novembre 2013

Illustrations : Jean Monet dans son berceau, Claude Monet.

Vieille femme au géranium, Caroline Lord.

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