Regard par procuration

Dernière mise à jour : août 26


Vieil homme lisant son journal, Marcel Gillis (1897-1872)

C'est un vieil ami anglais qui m'avait donné la combine pour voir les détails d'une ville étrangère autrement qu'en suivant les guides touristiques ou les blogs qui n'offrent pas la saveur que je recherche.

J'ai acheté le journal local, comme il me l'avait conseillé, même si je ne lis pas un traître mot d'espagnol. Ensuite j'ai repéré ma cible : une famille française composée de la grand-mère, des parents et de deux garçons. Juste deux, le chiffre parfait pour suivre la conversation facilement. En nombre inférieur par rapport aux adultes, ce sera parfait aussi ; lorsqu'il y a trop d'enfants, les parents s'arrangent pour mener la discussion et la diriger, afin d'être sûrs que rien ne dégénère. Cela perd tout intérêt pour moi.

Les deux garçons ont environ 10 et 14 ans : le premier est donc dans l'âge du fureteur, ses yeux, ses oreilles et sa langue étant partout à la fois ; le second s'ouvre aux sarcasmes, aux critiques. Je ne pouvais tomber mieux.

Une fois trouvés, je les ai ferrés. Tout d'abord les laisser s'installer en terrasse, en espérant qu'en bons touristes ils en choisissent une sur une place très fréquentée. La plaza de San Marcelo fait parfaitement l'affaire. Attendre un peu. Dès qu'une table proche de la leur se libère, m'y installer, tranquille, bonhomme, l'air de rien, commander une bière avec le plus pur accent local et se plonger dans le journal.

Laisser ensuite traîner mes oreilles, ça ne va pas tarder. Les petits guides touristiques en puissance vont s'activer dès qu'ils auront passé commande. Je n'ai pas prononcé un mot en français afin qu'ils ne doutent pas que l'élégant lecteur de journal derrière eux est aussi un français.

Au début, leurs parents leur rappellent de ne pas parler fort, de ne surtout pas montrer du doigt mais bien vite ils abandonnent. Après tout, personne ne comprend les enfants dans cette ville étrangère, qu'ils se lâchent. D'autant qu'ils en ont plein les pattes, les adultes, et qu'ils veulent savourer leur apéritif qui arrive et commenter toutes les photos que Mamie a prises ce matin.

Alors les yeux vifs du plus jeune font le tour de la place et dans un sourire, il glisse à son frère :

- Regarde le look de la touriste là-bas !

- Je lui donne pas cinq minutes pour se faire pickpocketer, assure l'aîné.


Formidables gosses, rien ne leur échappe !


Moi, je n'avais pas remarquée cette femme. Avec sa perche à selfie en main et son portefeuille en bandoulière, elle vaut pourtant le coup d'œil.

Grâce aux garçons je repère aussi la petite vieille qui espionne la place depuis sa fenêtre, l'homme statue sur son banc, le ridicule caniche blanc qui porte en bouche le sac à main de sa maîtresse. Je ris avec eux (caché par mon journal) de l'ignoble bronzage (marque des chaussettes et d'une genouillère) de cette pèlerine germanique puis de la colère du gamin qui réclame une glace avant de la jeter à terre sous l'œil désespéré de sa mère dépassée.


Tous ces détails qui donnent une saveur à une ville, qui donnent vie aux bâtiments, je les avais perdus en quittant mes quinze ans. Je les retrouve par procuration, je m'en nourris jusqu'à ce que mes propres yeux retrouvent le chemin de l'enfance curieuse et vive. Je réclame alors l'addition, d'un geste de la main, toujours sans un mot de français, pour que les garçons ne devinnent pas le rôle qu'ils viennent de jouer, cela abimerait leur innocence et leur spontanéité enfantines.


- T'as vu le gros monsieur derrière, avec ses moustaches imbibées de mousse de bière ?

- Avec son journal ? Il fait pitié !

- À mon avis, il sait même pas lire en vrai. Il est sur la même page depuis au moins 20 minutes !


Petits crétins de sales gosses, rien ne leur échappe !

0 commentaire

Posts récents

Voir tout