Reconnaissance

Dernière mise à jour : févr. 19

Ils sont contents de nous voir, ça ne fait aucun doute. Il est quatre heures du matin, une brise glaciale s'est levée sur cette nuit givrée. Ils sont mal équipés : un mince carton et une vulgaire couverture. Ils faisaient les cent pas au-dessus d'une grille d'aération ; hors de question pour eux de s'allonger en plein vent et d'y laisser un orteil. En plus leur ventre vide les empêcherait de s'endormir. Ils voient notre camionnette ; dans leurs yeux s'allument de véritables éclats : nous sommes le sauveur. Sauveur bien humble qui n'a à offrir qu'un peu d'écoute et de soupe. D'abord, ils ne parlent presque pas. Chacun avale une soupe épaisse et chaude, puis une deuxième et une troisième. Ensuite alors le sourire apparaît, reflétant le même éclat de reconnaissance que les yeux.

Christophe, Seb. On ne saura pas grand chose d'eux. Non pas qu'ils parlent peu ou désirent rester secrets ; mais ils mettent toute leur énergie à faire notre sincère éloge.

Cinq minutes ou peut-être huit qu'on est là auprès d'eux après cette longue, très longue nuit de rencontres chaleureuses dans le froid de nos vies. Je tiens difficilement le coup, je m'accroche à leur joie pour ne pas rêver à mon lit et à ma couette voluptueuse. Gilles et Anne tiennent bon, comme vaccinés contre le sommeil et le froid, comme immunisés au contact si fréquent de ces hommes et de ces femmes qui ne dorment jamais profondément et ont revêtu pour toujours le manteau de froidure. Jérôme n'en mène pas large, il lutte courageusement, ne laisse échapper ni frisson ni bâillement. Mais ses yeux de dix-huit ans sont immobilisés de sommeil.

- Rentrez vite, dit Christophe en le regardant avec tendresse. Rentrez vite au chaud. Je sais ce que c'est que de vouloir son lit après une grosse journée. Mettez-vous vite sous la couette et passez une bonne nuit.

C'est une voix chaleureuse, qui n'admet pas de refus. Comme une voix de grand-père tendre mais ferme qui borde la couverture de l'enfant malade ; c'est le geste de la mère poule qui fait promettre à son fils baroudeur de prendre soin de lui.

Nous obtempérons sans discuter. Dans les yeux de Jérôme, toujours aussi gelés et immobiles, et dans les miens sans doute aussi, brille à présent l'éclat remarquable qui éclairait tout à l'heure les yeux de Seb et de Christophe : un éclat de reconnaissance.


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