Pour quelques escargots

Dernière mise à jour : mai 23


Je vous l'annonçais ici : Pour quelques escargots a reçu le prix Bretagne de la ville de Josselin. La médiathèque ayant enfin publié les textes sur son site internet, je m'autorise à vous dévoiler cette nouvelle.

Et voici l'ensemble des 4 textes sélectionnés. Moi j'ai un petit faible pour la nouvelle de Mathilde Nérieux. Et vous ?




C'est toujours la même histoire ! Depuis sa retraite, cette histoire d'escargots dure ! Les matins où la rosée est généreuse, et les matins où un pâle soleil se lève après une nuit de pluie, Charles murmure dans un sourire irritant : "c'est un temps à escargots..." et après avoir chaussé de bons godillots et pris son bâton de marche, recommandation expresse du kiné, il sort. "Je vais jusqu'au pont seulement, je reviens dans deux heures, au plus tard". Jusqu'au pont ! Encore heureux qu'il le précise, s’il fait une chute on saura où le chercher. Enfin, ne parlons pas de malheur... Pour le moment il est toujours rentré avant l'heure annoncée, il est consciencieux dans sa déraison. Mais jamais il n'est revenu avec des escargots ! Au début, j’y croyais, je pensais déjà aux petits gris délicieux de mon enfance... Mais rien, jamais rien. C'est bien pourtant, chaque fois, un temps à escargots... Les gros et gras, ceux que personne ne désire avoir dans son assiette, sortent en colonie et dégorgent leur bave épaisse sur les jardinières ! Et Charles qui part en ramasser... C'est incroyable qu'il n'en trouve aucun ! Sa vue doit baisser sérieusement... À moins qu'il ne les voit mais n'ait plus la souplesse nécessaire pour les ramasser ? C'est probablement ça ! Mais alors pourquoi s'entêter après chaque pluie ? Des escargots s'il en désire vraiment, on en achètera au marché d'Auvillar ou de Moissac !

Comme il s’ennuie, depuis qu’il a Parkinson, je lui ai acheté une télé. Mais ça ne lui suffit pas, faut encore qu’il sorte se promener le matin... Si ça se trouve il me raconte des salades, et il va rejoindre Roger ou Jo, pour boire un verre ! Avec ses médicaments c’est pourtant interdit... Je vais le suivre de loin, j’en aurai le cœur net !


Ça, c'est le point de vue de Mado, femme de Charles. La vérité, plus subtile, n'est pas là. Moi, j'ai pu l'entrapercevoir, de mon œil de pèlerine, l'été dernier. Henri Vincenot aurait appelé Charles « le pape des escargots » ; dans mon souvenir il est « le saint des escargots ».

Il avait plu la nuit précédente ; à présent le soleil brillait sur la Lomagne. À mes pieds, l'herbe basse était agréable à fouler, rafraîchissante pour les chevilles. Mais le chemin était colonisé par de gros escargots visqueux. Impossible de ne pas en écraser ! J'aurais aimé chausser un délicat 26, comme à l'époque de mes 5 ans ; mon épais 41 était un bulldozer pour les pauvres gastéropodes.

Je l’aperçus, de loin, large silhouette courbée sur sa canne. Il n’avait pas une dégaine de randonneur ou de pèlerin. Il marchait très lentement, comme s’il imitait les escargots randonnant à ses pieds. Souvent il se penchait ; je voyais ses cheveux blancs descendre presque jusqu’à terre et son large dos s’abaisser humblement. Je ralentis la marche, avançant à petits pas souples et silencieux. Je voulais comprendre ce qu’il manigançait.

J’eu tôt fait pourtant de le rejoindre, attendis qu’il soit stable sur sa canne pour lui parler, craignant que la surprise ne le fasse choir.

- Bonjour Monsieur.

Il se retourna lentement, étonné. Il me sourit, la lèvre un peu tremblante. Il me sembla fragile, à cause de sa canne et de son vieux visage malade. Et pourtant il avait tout d’un bon géant : les épaules et le sourire larges, le regard d’un bleu magnifiquement perçant, les cheveux immaculés.

- Bonjour Mademoiselle, articula-t-il péniblement.

- Vous devriez faire attention, ne pus-je m’empêcher de conseiller, le chemin est très glissant à cause des escargots.

J’allais ajouter que ce n’était pas prudent de marcher ici, à son âge mais je me retins : qui suis-je pour donner des leçons à un homme trois fois plus âgé que moi ?

Il sourit.

- C’est parce que c’est glissant que je suis là. Pour éviter les chutes aux randonneurs. Et puis, ajouta-t-il en baissant son regard qui venait de s’humidifier, c’est aussi pour en sauver quelques-unes de ces pauvres bêtes. Pas toutes, c’est impossible. Mais celles que je peux aider, avec mes petites forces... Même avec Parkinson, on peut encore se rendre utile...

Et à nouveau il se pencha, attrapa un escargot et l’éloigna du chemin pour que je puisse passer sans l’écraser.


- Charles ! appela une voix rude au loin.

- Ah, Mado, soupira-t-il tendrement.

- Bêta, continue-t-elle, si c’est ici que tu cherches tes petits gris, tu n’en trouveras pas ! Il n’y a que des gros visqueux ici, c’est immangeable ! continua-t-elle d’un ton de poissonnière.

Elle avançait vers nous, en regardant où elle mettait les pieds pour ne pas s’étaler dans la bave et les coquilles.

- Ne lui dites rien, souffla-t-il, elle croit que je cherche des escargots pour les manger...

- Pourquoi ne pas lui dire la vérité ?

- Oh, non !

Il continua comme un aveu :

- Je ne veux pas la décevoir en lui révélant ma sensibilité. Elle a toujours aimé que je sois fort, solide, viril ! Et moi je l’aime trop pour ne pas être l’homme de ses rêves...

Alors il se mit en marche vers elle, après avoir appliqué son index sur ses lèvres en signe de silence.






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