Podium du pèlerin

Looks d'amatrices : casquettes flashies, gourdes qui pendouillent, chaussettes fluos et baskets de compet' ; de loin déjà elles me font rire. Je vais les doubler très bientôt, sans aucun effort.

De près elles sont plus drôles encore, bonnes à mettre sur le podium des dilettantes : deux carrés d'éponges entre la sangle du sac et la bretelle du débardeur pour éviter les frottements, appareil-photo en bandoulière pour l'une et thermos valdinguant sur le ventre pour l'autre. Elle m'apostrophent, je transforme mon rictus moqueur en sourire de galant homme. Elles admirent mon pas souple et viril, je souris, de bon cœur cette fois, flatté que l'on reconnaisse en moi un marcheur confirmé. La conversation s'engage, au rythme de leurs pas irréguliers.

Le chapelet à mon poignet me trahit : oui, je suis pèlerin, je prie en marchant. Elles, elles sont belles-sœurs depuis trente-cinq ans, elles s'entendent bien et c'est la deuxième année qu'elles marchent ainsi pour se ressourcer, avant la rentrée de septembre ; Josyane est prof, Marie est instit.

On se retrouvera peut-être ce soir, elles pensent aller jusqu'à Marsolan, où il y a un grand gîte. J'y serai aussi, bien avant elles sûrement, même si je m'autorise une belle sieste. Je reprends mon rythme ; au revoir les tortues fluos, le sportif pèlerin vous salue.

Place du village de Marsolan, frais et dispo, me voici devant une belle bière mousseuse, écoutant d'une oreille Marcelle et son mari Georges qui me racontent leur Camino depuis Le Puy. Arrivé vers quatorze heures, après une sieste, j'ai trouvé une place au gîte, sauté sous la douche bien chaude (privilège des premiers arrivés), fait un brin de lessive et croqué dans quelques figues du jardin. Espadrilles aux pieds et vêtu de propre, je suis remonté vers le centre du village. J'y ai trouvé l'église fermée mais l'unique bar bien ouvert. Plus d'une heure que j'y suis déjà et bientôt nous rejoint Jacques, l'athée qui me charrie depuis trois jours sur ma foi et gratouille mon âme pour en déceler la lumière.


- Xavier !

Je me retourne. Quatre carrés d'éponge imbibés de sueur m'arrachent un sourire. Josyane et Marie, aux sacs encore plus brinquebalants que ce matin, entrent dans le bourg, exténuées.

- Contentes d'être arrivées ?

- Oh oui alors ! On est crevées !

Leurs visages ne les contredisent pas, cuits par le soleil.

Passe le curé du village. Il va pouvoir me dire pourquoi j'ai trouvé porte close tout à l'heure.

- Bonjour, mon père. L'église est fermée ?

- Oui. On y répète un concert en ce moment et les musiciens ont besoin de beaucoup de concentration.

- Eh curé, hèle Jacques qui adore inviter des croyants à sa table, pour tenter de les mettre en boîte, sièse avec nous, je paye ma tournée.

- C'aurait été avec plaisir mais on m'attend à La Romieu. J'ai deux réunions puis je célèbre la messe du soir d'ici deux heures.

- Deux heures ? répète Josyane en lançant un coup d'œil à sa belle-sœur. On a le temps, c'est à moins de dix kilomètres La Romieu.

- C'est d'accord, on couchera là-bas.

Un bref salut, elles lèvent le camp en souriant après avoir réajusté les éponges qui calfeutrent leurs épaules.

Mon chapelet et moi, estomaqués par leur foi, restons attablés à notre bière. Je ne me réserve plus aucune place sur le podium des pèlerins ; Jacques demeure coi lui aussi : voilà deux fidèles parmi les fidèles qu'il ne parviendra pas à mettre en boîte.

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La chaussure floque-floque et le sac grince. Le bassin tire, le dos crie, l'épaule gauche pleure. Le genou mal huilé couine, la cheville enflée pigne. Rougi et sec, le visage pleurniche et ronchonne.

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