Les victoires


Le réveil a sonné avant l'aube, seul bruit dans la nuit. Ils se sont levés. Le calme règne encore, ils n'ont ni besoin de parler ni besoin de bruisser.

Leurs yeux s'ouvrent sans mal, naturellement. Dans quelques minutes, sans s'être parlé encore, ils seront dehors, sac au dos et pomme à la bouche.


Le réveil sonnait avant l'aube. Ils râlaient dans leurs oreillers. Leurs bras patauds, cherchant à faire taire la sonnerie, faisaient tomber bruyamment un téléphone ou des lunettes.

Ils se levaient bougons, tapaient du pied sans s'en rendre compte, malmenaient une porte qui grinçait et un objet trainant sous la plante de leur pied les faisaient pester.

La nuit les accueille avec une sorte de tendresse, les étoiles ne brillent plus, les nuages se rosent. Le village est endormi et ils se sentent soudain responsables du sommeil de tous ces inconnus qui l'habitent. Ils se taisent, réfrénant même le léger sifflement qui leur monte aux lèvres.


Ils n'avaient cure du sommeil de leur petite sœur dans la chambre du dessous. Ils se levaient bruyamment, claquaient une porte, faisaient tomber leur cartable dans l'escalier, aboyaient sur le chat leur collant les basques au fil des marches.


Dans la rue ensuite ils couraient en faisant claquer leurs godillots pour ne pas rater leur bus. Ils rageaient bruyamment en trébuchant sur un caillou. Ils ne ralentissaient ni devant la fenêtre de la vieille Armande ni en doublant Madame Couess et la lourde poussette de ses triplés.


Ils marchent sans bruit encore un moment. Plus personne qui pourrait s'éveiller, plus aucun sommeil humain à protéger. Ils contemplent la nature dans cette campagne qui s'offre à eux. Ils contemplent les victoires sur eux-mêmes depuis ce lever et savourent la joie qu'il y a à prendre soin des autres.


Et vous-mêmes, vous souvenez-vous des victoires que vous avez remportées sur vous-mêmes sans vous en rendre compte, par amour de la beauté, par émerveillement ? Si, si, rappelez-vous... Rappelez-vous Monsieur de cette fois où vous avez tu cette blague grasse qui aurait mis un léger voile au regard lumineux de cette belle demoiselle. Rappelez-vous Madame de ce maquillage outrancier auquel vous avez renoncé car votre petit garçon préfère vos yeux "tout bleus qui brillent sans noir autour".

Vous valez dans ces moments-là autant que ces ados qui vous montrent le chemin.

Souvenez-vous. Imitez-vous. Montrez-leur vous aussi le chemin.


illustration : photo personnelle, 3 août 2021, Villa Franca Montes de Oca (Espagne)

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