Le temps des amours

Je n’avais jamais vu cette malle avec toutes ces photos dedans. Et pour cause, je n’étais jamais entrée dans cette partie du grenier. Depuis mon enfance, j'avais entendu dire que le plancher, pourri par des années d'humidité, risquait de tomber en morceaux. Gamine, j’avais perdu un grand lambeau de peau à l'intérieur de la cuisse droite, pour n'avoir pas cru à la vétusté du plancher de l'étable. La cicatrice qui en résultait avait suffi pour me faire prendre au sérieux désormais de pareilles mises en garde.


La maison que nous habitions était, à tort, nommée « le château » par les gamins du village. Mes camarades d'école m'enviaient d'y loger. Du bourg, ils ne voyaient que le haut toit de l'antique chapelle, l’imposante stature du vieux pigeonnier et l'allée majestueuse des hêtres bicentenaires mais malades. Pas plus que mes frère et sœur, je n’aurais eu idée d'inviter l'un ou l'autre le mercredi après-midi.

Si ma sœur n’invitait personne, c'était par honte de ne pas avoir une jolie chambre rose à montrer ; comme Maman, elle haïssait les tâches d'humidité au plafond, le plancher mal équarri et parfois mal réparé à la hâte par mon père, elle avait en horreur les grosses fleurs marronnasses du papier peint qu'une arrière-grand-mère avait dû être fière de faire poser, elle marmonnait contre les poêles qui fumaient en hiver et le givre sur les vitres fragiles.

Mon grand frère, lui, était trop égoïste pour inviter des copains. Très populaire, il profitait des consoles de jeux, des ordinateurs, des télévisions ou encore des VTT des camarades d'école chez qui il passait de longs mercredis et même parfois des samedis après-midi. Mais l'idée de partager nos jeux et nos aventures avec ses camarades si généreux pour lui ne lui traversait par le cerveau.

Pour moi, c'était autre chose. J'aurais été incapable de l'expliquer à l'époque mais je le sais maintenant : c'était du respect. J'avais une trop haute idée de la puissance des rêves pour casser ou ne serait-ce qu’effleurer l'imagination d’autrui. Lorsque Julie, Amélie, Claudia ou Valérie enviaient ma maison, persuadées que je dormais dans un lit à baldaquin, j'étais incapable de briser leur rêve. Je les laissais dire, sans oser contester.

Hormis ce grenier dangereux, je connaissais chaque recoin de la maison. Ne pas l'explorer de fond en combles aurait encore à mes yeux été un manque de respect envers tous ceux qui rêvaient de le faire. Et puis notre maison, tous les bâtiments de ferme tombant en ruine, la chapelle de granit, la solide tour qui fut un pigeonnier, la châtaigneraie et sa mare ainsi que la longue allée de hêtres étaient le plus beau terrain de jeu qu’Alexandre et moi avions. Malgré son fort caractère, son entêtement et son égoïsme reconnu, Alexandre était le meilleur des grands frères. Il avait sur moi, depuis ses premiers pas, une grande influence. Ma grand-mère aimait à raconter qu'Alexandre avait fait ses premiers pas dans le seul but de venir voir le nouveau jouet vivant que son père lui ramenait dans un couffin. Personne n'avait pensé dangereux de laisser dans la même pièce que mon berceau le temps de notre sieste commune ce gros balourd de onze mois qui peinait à se hisser sur ses jambes et à tenir debout sans appui. Mais lui, curieux et entêté comme il l'est toujours, s'empêcha de dormir et se laissant glisser du matelas qui lui servait de lit, rejoignit sur ses deux jambes mal assurées la poupée rose qui occupait sa chambre. Les parents le retrouvèrent debout sur la pointe des pieds à me fixer de ses grands yeux marron. Première témoin de ses premiers pas, je devais pour toujours être en admiration devant lui, même si, selon toute logique, cette admiration aurait dû s'atténuer très rapidement. Enfant plus posée et plus observatrice que mon frère, j'appris en effet à lire avant lui à la grande satisfaction de notre maîtresse, une intellectuelle aigrie, désespérée de se trouver dans ce petit village de trois cents âmes à enseigner les couleurs et l’alphabet à des morveux de trois à six ans, qui sentaient la vache et le tracteur. Je sus bientôt écrire seule les compliments du nouvel an que ma grand-mère, engoncée dans cette tradition désuète, nous forçait à écrire à nos parrain et marraine avant la rentrée de janvier. Mais bien vite, Alexandre me fit écrire les siens, se contentant d'ajouter sa signature enfantine et quelques bavures d'encre pour plus de réalisme. Rentrant de l'école, je portais ses cahiers dans mon cartable mais ne m'en plaignais pas ; il m'avait assuré qu’ainsi mes petits muscles ronds se développeraient mieux et que je serai bientôt aussi forte que lui, capable de grimper à la corde pour accéder à la cabane. C'était ainsi pour tout : pour ses exercices de maths, matière avec laquelle il était très fâché ; pour les livres que je recevais à Noël et que je lui prêtais avant même de les lire ; pour les sucres volés à la cuisine selon ses instructions ; pour le poulet subtilisé à l'élevage paternel et caché durant cinq jours sous mon lit ; pour les études d’Histoire même que j’entrepris selon son idée parce que c’était d’après lui la seule matière digne d’intérêt et que nous pourrions ainsi, à nous deux, écrire d’épatants romans historiques.

Alexandre parvenait aussi à mener Laure, notre sœur ainée, par le bout du nez. Un long nez fin qu’elle tenait de Papa et qui était entouré par des paumettes saillantes et bougonnes. Laure se donnait des airs de grande parce qu’elle était l’ainée mais elle n’avait en réalité qu’un an de plus que mon frère. Comme ce dernier avait vite eu des poings plus larges que les siens, il avait su se faire respecter par la demoiselle maigrichonne. Elle avait hérité du physique longiligne et un rien austère de Papa tandis qu’Alexandre et moi, vrais gamins de la campagne, portions haut dans les arbres nos genoux ronds et nos mollets musclés.

N’allez pas croire que nous ne nous aimions pas tous les trois ! En réalité, nous étions tout les uns pour les autres. Nous formions notre propre société, vivant en vase clos durant les deux mois d’été, que nous passions à la maison où notre grand-mère nous rejoignait, quittant sa grande maison rennaise où elle tenait durant toute l’année scolaire une sorte de pension de famille pour des étudiants à peine plus fortunés qu’elle. Nos étés furent magnifiques autant que je m’en souvienne. Les six ou sept premiers m’échappent, j’en conviens, mais je garde en mémoire les suivants. Souvent c’est Alexandre qui menait la danse, proposant un rodéo parmi les brebis de Papa ou des plongeons dans la mare de la châtaigneraie. Laure avait installé un véritable laboratoire en haut du pigeonnier et nous observions durant des heures au microscope (coûteux cadeau de Maman qui avait fait soupirer Papa) les ailes des papillons de nuit et les libellules tuées par Alexandre. Nous suivions aussi les cours de gravure de Mademoiselle Laure, sculptrice sur ardoise fêlée dont la renommée ne dépassait guère le pigeonnier. Lorsque nous en avions assez de tant d’assiduité, Alexandre et moi descendions couper de longs rejets de châtaigniers pour en faire des tipis que Laure avait la charge de décorer. D’autres fois, assis fièrement dans la 4L désossée qui avait appartenue à notre grand-père, nous partions en voyage, oubliant que les finances parentales nous privaient de voyages réels. Nous nous étions attribués chacun un pays imaginaire dont nous étions roi ou reine. Je crois me souvenir que Laure nous avait confectionné des drapeaux et même des couronnes pour cerner nos fronts royaux. Sur ma flûte à bec j’alignais quelques notes aigues qui constituaient l’hymne national de ma patrie bien-aimée, la noble île Pétunia. Mon frère avait opté pour un air de vènerie grâce à une trompe cabossée découverte au grenier avec laquelle il cassait les oreilles des royaumes voisins. Merveilleux étés !

C’étaient des étés de laisser-aller où Papa, comptant naïvement sur la présence de sa mère, ne pensait pas à vérifier nos passages dans la salle de bain et nous laissait libre de tacher nos vêtements avec les mûres ou les cerises amères du verger. Grand-mère avait des principes : il fallait être à l’heure pour le thé et écouter religieusement les poèmes de Rimbaud qu’elle déclamait pour nous, petits bohémiens en puissance ; il convenait d’être coiffé pour les repas ; il importait enfin que nous honorions son chat d’une caresse matin et soir. Mais nous pouvions avoir les mains sales et les pieds-nus à table, nous refiler en douce les prunes à l’eau de vie qu’elle croyait irremplaçables contre les aphtes, éteindre à minuit passé ou laisser entrer un animal dans notre chambre : elle n’y trouvait rien à redire. C’est ainsi qu’elle avait élevé notre père, dans cette même maison, et elle trouvait le résultat de cette éducation assez honorable. Elle n’avait qu’un regret je crois : qu’Alexandre porte le prénom des Dumas père et fils à qui elle préférait de loin un Paul Féval ou un René Bazin. Elle aurait aimé qu’on plonge dans ces lectures mais ne nous forçait à rien, souriant seulement de joie lorsque nous avalions Un bon petit diable un jour de pluie ou que j’emportai Marcel Pagnol et Petit Paul m’enchanter avec leurs cigales au fond de leur garrigue.

Papa était plus coulant, l’été. Il n’y avait pas le regard des gens du bourg, du maire, de notre maîtresse, des parents d’élèves. On sentait que ça le reposait d’oublier les horaires, les lessives et les devoirs.

J'aimais mon père autant que je le craignais. Il avait une stature très haute, mais pas imposante ; il était si maigre qu'on le croyait décharné. Sentant la brebis et la pipe, il promenait son corps sec et creux dans des vêtements trop lâches, qui avaient appartenu à son père avant lui. Pour siéger au conseil municipal, comme son père avant lui, il troquait les grosses chemises de laine contre une flanelle assez désuète et une veste aux manches un peu courtes qu'il s'obstinait à croire élégante. Je suis sûre qu'il ne serait pourtant venu à personne l'idée de se moquer de lui. On admirait son dévouement, on saluait son franc-parler (bien que son verbe fût rare, tant en famille qu'en société), on ignorait poliment ses loufoqueries.

J'aurais aimé ma mère si elle avait aimé la maison. Je crois qu'elle l'avait aimée, du moins l'espace d'un été. Elle y avait vu son grand escogriffe de mari heureux et cela l'avait comblée. Fille de bourgeois, élevé dans une petite ville de province, elle ne savait pas combien des vieilles pierres en ruine vous accrochent le cœur comme le lierre qui étouffe le mur qu’il stabilise. Passé le premier hiver, elle se mit à maudire cette demeure, de ses ardoises trop légères à sa cave perméable. J'aurais aimé ma mère si elle s'était contentée de se plaindre du climat, du crachin, du bruit venant des poulaillers ou de l'odeur de fumier qui régnait dans notre campagne. Mais elle rageait aussi contre cette maison que j'aimais. Elle ne comprenait pas que, imitant ma chère grand-mère et mon père, je me passe en souriant d'un cadeau de Noël ou d'une pâtisserie comme dessert dominical pour glisser dans la tirelire noire et blanche destinée aux travaux de la toiture les maigres piécettes ainsi économisées. J'aurais aimé ma mère si elle ne détestait en moi cet attachement sans borne à mes racines croulantes. Elle avait dit à mon père, au soir du 24 décembre, juste un mois avant mes sept ans, qu’entre la maison et elle, il lui fallait choisir. D'un regard à la fois charmeur et intransigeant, dont seuls Alexandre et lui ont le secret, mon père la fit taire. Mais en silence, au fond de mon cœur, j'avais choisi, consciente que ma décision risquait d'être irrémédiable ; entre la maison et ma mère, sûre de moi, j'avais choisi.

La séparation de mes parents, quelques mois plus tard, n'en fut pas moins difficile. Elle demeure la grande souffrance de mon enfance. Elle barra d'une ride supplémentaire le front de mon père. Elle fit pleurer Laure, éloignée brutalement d'une mère au caractère si proche du sien. Elle rendit Alexandre plus dur et plus exigeant. Elle me priva de repères, me différenciant un peu plus des autres fillettes de l’école. Qu'importait désormais pour elles que j’aie un lit à baldaquin si je n’avais plus les tendresses maternelles au coucher ? J'étais devenue à leurs yeux un drôle d'oiseau sauvage, dont le nid qu’elles croyaient doré et douillet avait été abandonné par la mère pour des raisons qu'elles ne pouvaient soupçonner.

Laure, Alexandre et moi continuâmes à voir Maman quelques semaines par an. Mais cette mère que nous rejoignions pour les vacances en région parisienne n’était pas une femme heureuse. Elle avait quitté Papa et la maison parce qu'elle ne voyait pas d'autres solutions mais en aucun cas parce qu'elle entrevoyait un bonheur ailleurs. À l'aube de mes onze ans, enfin, je vis ses yeux marron briller d'un nouvel éclat. Quelque chose s'était passé dans sa vie, ça ne faisait aucun doute. Je me réjouis pour elle, sans deviner les conséquences que son nouveau bonheur aurait sur nous. Elle suivit Jean-Charles en Martinique où elle refit enfin sa vie dans une maison en bord de plage, probablement pas en meilleur état que la nôtre mais au soleil. Je sais qu'elle fut triste de nous quitter. Mais le rôle qu'elle jouait auprès de nous depuis son divorce avec Papa n'était plus qu'un ersatz de maternité, un faux-semblant qui ne nous comblait pas et ne l’épanouissait guère.

Je me souviens de nos aurevoirs, avant qu'elle ne parte pour la Martinique. Elle ne savait pas quand elle rentrerait en métropole. Nous ne savions pas que nous allons allions rester plus de deux ans sans la voir. Je lui avais dit, comme pour la consoler de ne pas assez l'aimer : « je sais bien que je ne te ressemble pas, Maman, mais je serai contente si tu es contente, je serai heureuse de te savoir heureuse. » Elle avait eu un sourire tendre pour moi, et un regard presque amusé. « Comment voudrais-tu me ressembler… ». Puis elle avait serré contre elle Laure qui sanglotait en silence et lui avait dit d’imiter mon courage. Longtemps je me suis repassé cette courte scène, me souvenant avec précision des paroles de ma mère et de ce rare regard sur moi, mélange de fierté, d'incompréhension et de fatalisme. Longtemps je me suis demandé de quel courage elle parlait.

***

C’est Alexandre qui me fit pénétrer dans le grenier dangereux. Curieusement, je n’avais jamais franchi la porte de cet interdit d’enfance. Lui non plus, je crois. Ma chute à travers le plancher de l’étable avait marqué son esprit autant que le mien, sans doute.

Depuis trois jours nous sommes à la maison, lui et moi. Grand-mère est à Rennes encore pour quelques jours. Elle viendra avec Laure, pour fêter Noël. Papa, en ce moment, doit être au poulailler ou à la bergerie. Alexandre est au lit. Insouciant et entêté comme à l’époque de ses dix ans, il a piqué une tête hier soir dans la mare givrée de notre enfance.

Depuis cette nuit il tousse à faire trembler la baraque mais je n’ai rien entendu depuis ma chambre à l’autre bout du couloir tant le tonnerre grondait. Adieu le givre étincelant, voici la grosse pluie froide de l’hiver et les coulées de boue qui s’amoncellent à la cave. Nouveau problème pour Alexandre : son plafond suinte au-dessus de son oreiller. Incapable de le laisser à ses malheurs, je l’aide à déplacer son lit et les cinq ou six calles sur lesquelles il repose puis promets de monter au grenier voir quelle fuite se faufile jusqu’aux poutres de sa chambre.

Lampe de poche en main et seau dans l’autre, je m’aventure au grenier. Comme on a pu rire ici, lâchant le chat de grand-mère affolé, ou le fameux poulet que nous avions tous les trois essayé d’éduquer. Le but, idée d’Alexandre, était d’en faire une bête de foire pour gagner le numéro de cirque à la fête de l’école… Je souris. Il faudra remonter au grenier tous les trois, quand Alexandre sera guéri et si Laure ne craint pas trop d’attraper froid. Mais pour le moment c’est l’autre grenier qui m’attend, celui, fragile et dangereux, qui prend l’eau au-dessus de la chambre de mon frère.

Ce grenier est presque vide. Trois vieilles chaises inutiles et crottées, un ballon d’eau chaude défectueux, deux caisses de journaux d’avant-guerre, une malle de cuir, semblable, en plus petit, à celle que nous utilisions enfants pour nos déguisements et à celle où ma sœur, « l’amoureuse des bouts de chiffons », comme l’appelait Papa, stockait les chutes de tissus glanées à l’usine de couture. Tout au fond, contre le pignon de la maison, un pot de chambre recueille la pluie. Quelqu’un vient fréquemment le vider sans doute, et je ne m’en suis jamais aperçue. Mais cette fuite est peut-être récente. Il y a quatre ans que j’ai quitté la chère maison chétive pour une chambre pas mieux chauffée sous les toits d’un immeuble haussmannien près de l’Arc de Triomphe. Aujourd’hui le pot de chambre déborde, créant des plocs et des flocs sonores qui rebondissent sur les planches glissantes. En dessous, le plafond d’Alexandre s’orne d’auréoles sales et malodorantes. Je soulève précautionneusement le pot de chambre et le remplace par le grand seau que j’ai monté exprès. Voici, pour un temps du moins, le problème réglé. Comme j’aimerais que la tirelire noire et blanche se remplisse aussi vite que le seau…

Des gouttes de pluie tombées dans la poussière créent un semblant de boue. Tout le grenier semble en proie à une poussière humide et lourde qui laisse l’atmosphère pesante malgré le froid de l’hiver. Le plancher est fragile, marqué çà et là par de sombres traces brunes, des champignons sans doute ou des amas de poussière tombant des poutres qui se décomposent. Même le ballon d’eau chaude, seul élément moderne, est gris de poussière et de déjections animales. Mais la malle elle, située à gauche de la porte, n’est pas poussiéreuse, du moins pas autant que le reste du grenier. J’ai avancé vers elle à cause de ce détail : l’absence de toiles d’araignées. Elle doit donc être ouverte de temps à autre. Elle porte les initiales de ma grand-mère, nettement marquées au fer entre les deux sangles. Grand-mère ne serait sans doute pas d’accord pour que j’y jette un œil mais j’ai hérité d’elle un certain entêtement, comme Papa, comme Laure, comme Alexandre.

Je l’ouvre.

Ce ne sont pas de vieilles photos. Dix, vingt ou trente ans, quarante pour les plus anciennes. Les trois premières que je vois sont des photos de moi. Du moins c’est ce que je crois un instant avant de réaliser que c’est impossible. C’est moi mais moi en trentenaire alors que je n’ai que vingt-deux ans. C’est pourtant bien mon visage que je crois voir. Mes taches de rousseur, mon nez épais et mes cheveux noirs coupés à la Claudine. Seuls les yeux ne sont pas les miens. Ce sont des yeux verts, qui ressemblent à ceux de Papa.

Je fouille encore, avec avidité. Ici Papa est adolescent, il conduit fièrement le tracteur. Je le reconnais sans mal, toujours la même dégaine, déjà les mêmes tenues. Là, grand-mère, soignant ses chers rosiers qu’elle traite avec plus d’attention que les courgettes du jardin potager. Encore Papa à présent, en beau costume élégant, tel qu’il fut peut-être au temps de ses fiançailles. Me revoici ensuite, en robe de mariée. Ça ne peut-être moi ! Au dos un seul prénom : Frédérique. C’est bien mon prénom.

Fébrile cette fois je furette, délaissant toutes les photos qui ne présentent plus ce visage si proche du mien. Revoici mon clone et homonyme en robe de mariée, au bras d’un homme, son mari de toute évidence. Mon regard essaie de se noyer dans le sien. Voici donc mon père, reconnaissable aux yeux noisette dont j’ai hérité.

Je n’avais jamais vu cette malle avec toutes ces photos dedans. Je n’avais jamais vu ma mère. Je n’avais jamais vu mon père. J’ai vingt-deux ans, j’ouvre les yeux sur la vérité : la femme blonde qui m’a élevée n’est pas ma mère. L’homme que j’aime tant avec son parfum de pipe et de brebis n’est pas mon père. Il est à n’en plus douter mon oncle qui m’a recueillie sans que je ne sache pourquoi.

Dans quelques instants je vais redescendre par le lourd escalier de chêne qui semble tenir les étages de la maison ensemble. Je vais rejoindre Alexandre dans sa chambre qui prend l’eau. Je lui dirai que la mission est accomplie et qu’il pourra toujours compter sur moi. Je bourrerai son poêle avec des rondins de chêne, c’est ce qui chauffe le mieux. Puis je prétexterai vouloir m’éloigner de la fumée pour m’approcher de la fenêtre et là, le front collé à la vitre froide, je m’associerai à la tempête qui s’abat sur la maison. Inutile de pleurer mes parents inconnus, le temps pleure pour moi. Inutile de rien révéler à Laure ou Alexandre : on ne casse pas, ni même n’effleure, les rêves d’autrui.

À moi, pourquoi n’a-t-on rien dit ? Au fond de la malle, sur des papiers jaunis, je retrouverai, quelques jours plus tard, quand j’aurai le courage d’y revenir, quelques vers de ma grand-mère dont je reconnais l’écriture passionnée.


Sans rature, calqué sur un célèbre Rimbaud entendu jadis, à l’heure du sacro-saint thé :

Et la Mère, fermant la porte de la vie,

S’en allait malgré elle et peu fière, voyant,

Dans les yeux verts de son frère et de sa mère,

L’âme de son enfant en leurs mains recueillie.


Plus loin, à la va vite, sur la même feuille mais moins soignés, ces vers qui me semblent inachevés :

Dans mes yeux verts, enfant,

Que je léguais à ton oncle, à ta mère,

Dans mes yeux verts, enfant,

Sauras-tu lire en grandissant,

Ces secrets que tu refusas d’entendre,

Ces secrets que nous nous résolûmes à taire ?

Même celui qui se décréta ton frère,

Même celle que tu pris pour sœur,

Fermèrent leurs yeux sur ton malheur,

Incapables d’entendre

Ce que nous tentions d’apprendre

À leurs âmes tendres.


Sur un autre papier, froissé, ces vers graves, inspirés de Rimbaud encore, achevèrent de me dévoiler mon propre drame :

Une porte s’ouvrait sur le soir : sans étoiles

En cette nuit de janvier qui ravissait sa flamme,

Désormais incapable de vivre sans sa femme,

Se damnant sans espoir il mit les voiles,

S’accrochant lourdement au firmament du toit,

Il espérait seulement tuer son désarroi.


Une feuille plus récente, vulgaire copie perforée à grands carreaux :

À un an, elle adorait cet homme, son Papa,

Autant qu’elle aurait aimé le vrai,

Trouvant en lui sans le savoir,

Tout le caractère de sa défunte mère,

Et la carrure d’un père.

Autoritaires et impétueux, les deux grands,

Répétiteurs exigeants,

Lui apprenaient le Béaba : comment dire Maman

Et puis Papa. Charmant tableau. C’était trop tôt.


À trois ans, elle câlinait cette femme, sa Maman

Plus encore qu’elle n’aurait baisé la vraie,

Cherchant à la retenir au nid, instinctivement,

Sans comprendre pourtant les tensions des parents.

Lui dire aurait été folie, éclatement certain de la fragile harmonie.

Et les deux grands, tout aussi innocents du drame couvant

Dans le foyer fragilisé, n’en aimaient que plus ce cadeau d’enfant.


À sept ans, elle avait son caractère : celui de sa vraie mère.

Ce souci de ne peiner personne, de laisser chacun croire à ses chimères.

Pour respecter ses rêves, il n’y avait plus qu’une chose à faire : se taire.


Au dos d’une photo de moi, bébé, entourée de Laure et Alexandre souriants, cette citation de Pagnol, toujours de la main de Grand-mère : « il est permis de mentir aux enfants, lorsque c’est pour leur bien ».



Je me demande si on n’aime pas trop la littérature, dans cette famille, si on ne ferait pas mieux de redescendre sur terre et de mettre les pieds dans le plat… Il y a quoi déjà après Le temps des secrets ? Le temps des amours. Ah ! Alors ce n’est pas si mal, après tout, d’imiter la littérature…



illustration de Paul Durand pour Le Grand Meaulnes, Flammarion

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