Le ronfleur

Dernière mise à jour : 29 août



Dans tout l'étage, les ronflements du dormeur en cette fin d'après-midi emplissaient les chambrées. Il avait enfilé 35 kilomètres et un litre de bière pour produire ce concert.

Dans le jardin où l'on était descendu reposer les dos et faire prendre l'air à nos ampoules, nous n'entendions que lui. Adieux paisibles ritournelles d'oiseaux, exit le chant du ruisseau.

Je voulais lire tranquillement mais le bruit me gêne. Nadine et Christelle s'écartent pour continuer leur conversation plus au calme. Glen tente de siffler pour couvrir les gargarismes du dormeur. Rien n'y fait.

Ce n'est pas de ce va et vient régulier auquel on finit par s'habituer, à condition d'y caler sa propre respiration. C'est un grognement irrégulier de cochon. Avec parfois un sifflement strident, comme celui qu'émet le goret à qui l'on tire la queue ou l'oreille. Et puis tout à coup, sans qu'on s'y attende une accalmie qui nous fait soupirer d'aise mais si peu longuement qu'on sursaute tout à coup quand redémarre le moteur à percussion.

Si je n'avais pas si mal aux pieds je partirais me promener dans le village en attendant le réveil du buveur de bière !

Il se réveille enfin, comme une fleur alors qu'on s'affaire en cuisine à partager quelques victuailles sorties des sacs. Il s'étire encore en passant le seuil, se réjouit d'avoir eu un si bon somme.

Deux heures plus tard en allant me coucher, je bénis le ciel d'avoir mis sa chambrée loin de la mienne mais doute que cela suffise pour mes oreilles et mon repos.

Pourtant je m'endors bien vite et passe une nuit des plus ordinaires.

Lever un peu avant 7 heures. Nombreux sont déjà les attablés en cuisine. Notre ronfleur buveur de bière a une tête des mauvais jours. Nul n'ose engager la parole avant l'arrivée de Glenn.

- Bien dormi ? interroge-t-il par politesse en entrant.

Je hoche la tête ; mon ami Paul acquiesce, le nez dans son café ; Nadine fait semblant de n'avoir pas entendu la question ; Christelle répond "très bien" d'une petite voix timide qui ne permet pas de savoir si elle est sincère ou non.

- Non, répond le buveur de bière. Y'a quelqu'un qui a ronflé cette nuit dans mon dortoir. C'est odieux les ronfleurs de nuit ! Moi je ronfle mais uniquement le jour : au moins je n'indispose personne !

S’il savait à quel point il nous a dérangé hier après-midi ! Mais aucun de nous n'ose lui dire la vérité. Sa candeur et sa bienveillance nous touchent plus que son ronflement ne nous avait gênés.



Illustration : photo de Charles C. Ebbets, 29 septembre 1932


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