Le mot


Dans la vie courante, on a ses habitudes, on croit se connaître, on est prévisibles.

Dans la vie marchante, tu te découvres chaque jour un peu plus, ravi des imprévus.


Dans la vie courante, quiconque montre ses pieds à la terrasse d'un café est contourné immédiatement.

Dans la vie marchante, tu montres ton pied à des inconnus. Parfois même, ça attire le badaud.



Dans la vie courante, si tu éclates de rire devant le spectacle d'un inconnu qui boite en descendant l'escalier, je ne donne pas cher de toi. Tu n'es qu'un odieux personnage indigne. Estime-toi heureux si personne ne porte plainte contre toi. Pour moins, certains ont porté le poids de la honte et les regards froids de la foule.

Dans la vie marchante, le boiteux rira avec toi de sa démarche hasardeuse qui demain, peut-être, sera la tienne aussi.


Dans la vie courante, tu dédaignes une banane noircie et hésites de longues minutes devant un réfrigérateur plein, avant d’en claquer la porte pour dégainer ton téléphone et te faire livrer je ne sais quoi.

Dans la vie marchante, le fromage fondu au fond de ton sac est un déjeuner qui te réjouit réellement. Ton meilleur souvenir de repas est ce dimanche matin à neuf heures où, après deux heures de marche sans un bistrot ouvert tu découvris qu’il te restait une biscotte coincée entre deux sachets de thé. Tu te souviens l’avoir agrémentée de mûres encore fraîches. Tu doutes de pouvoir retrouver ce goût savoureux un jour.


Dans la vie courante tu t’encombres, il te faut un téléphone, une liseuse et un ordi au fond de ton sac, sans compter les trois chargeurs adéquats, pour être sûr de ne manquer de rien tout au long de ta journée.

Dans la vie marchante tu as pesé tout objet et renvoyé le superflu au premier bureau de poste.



Dans la vie courante, tu hésites chaque matin entre le jean noir cintré et le bleu taille haute.

Dans la vie marchante le short bleu est sur toi lorsque l’autre sèche accroché dans ton dos.


Dans la vie courante tu détestes qu’on te donne un surnom, tu tiens à ta dignité.

Dans la vie marchante tu te réjouis d’être pour tous « red hat », « very fast pilgrim » ou « the little french ».



Dans la vie courante tu as honte de ton accent quand en réunion on t’a collé trois chinois qui parlent anglais.

Dans la vie marchante tu t’entêtes à baragouiner dans toutes les langues pour le plaisir de partager une bonne bière avec un inconnu.


Dans la vie courante, tu prétextes un emploi du temps surchargé pour ne pas aller boire de verre en tête à tête avec cet ami un peu collant ou cette collègue déprimée.

Dans la vie marchante, du petit-déj au coucher, cinq ou six fois au moins tu as perdu ton temps à la table d’inconnus que tu ne reverras pas, dont souvent tu ne comprenais pas la langue et qui au premier abord semblaient particulièrement bizarres. Plusieurs fois même c’est toi qui as demandé à t’asseoir avec eux, juste parce que leur dégaine t’a prouvé que, comme toi, ils étaient membres de la vie marchante.


Dans la vie courante tu grognes lorsque ton lacet casse ou que ton manteau a un accroc. Tu les laisses bien en évidence durant des jours dans ton vestibule ou ta buanderie, sans jamais trouver le temps de les réparer, trop pris entre ton boulot, un ciné, trois films, deux apéros et tes réseaux sociaux.

Dans la vie marchante l’accroc est réparé dans l’heure si nécessaire et tu t’y attelles en sifflotant.


Dans la vie courante, ton réveil est ton ennemi, tu le frappes chaque matin en espérant qu’il s’éteigne à tout jamais.

Dans la vie marchante, par crainte d’éveiller le dortoir, tu te réveilles toujours avant que ton portable ne vibre. Tu le ranges délicatement, toujours pour n’éveiller personne.


Dans la vie courante, quand tu te lèves avant l’aube, tu te répètes que tu te tues au travail.

Dans la vie marchante, levé avant l’aube, tu te réjouis de cette vie qui s’ouvre à toi.


Dans la vie marchante, tu faiblis souvent mais ne recules pas. Ton but est long à atteindre mais tu avances vers lui jour après jour.

Que de fois, dans la vie courante, tu changeais d'objectif à la défaveur d'un tournant, d'un obstacle, d'un papillon de papier aux ailes trompeuses ?




J'ai trouvé un métier où je cours toute la journée, au service de vies qui ne sont ni marchantes ni courantes. Je travaille au service de la vie roulante. Poussés par des mains patientes, propulsés par des moteurs vifs, souvent bringuebalés par la vie, mes élèves font des pas de géants à vitesse de fourmi.

Dans ce métier au service des roulants, tout prend son temps. Dans ce métier au service des cabossés, on se réjouit de toutes petites avancées.

Ce matin un élève, qui trop souvent a trébuché de déboires en déboires, de chutes en échecs, de perte de muscles en perte de confiance, a fait un pas de géant qui m'a arraché une larme. Prenant son courage dans ses deux mains tremblantes, après trois minutes de détresse intense qui faisaient briller ses yeux bleus roulant dans ses orbites, il a dit un mot, rien qu'un, lui qui, depuis le jour où il avait perdu la marche, n'avait plus dit un seul mot. Et ce mot qu'il a murmuré comme un cri devant toute la classe réunie, anxieuse et encourageante, ce mot qu’il a mis tant d’années à dire, tant d’énergie à énoncer d’une voix à peine audible, qui ressemblait pourtant à un cri, ce mot, ce mot je ne vous le dirai pas. C'est mon secret à moi.


Illustration : JEAN-LÉON GÉRÔME, LA FUITE EN ÉGYPTE - ÉTUDE PRÉPARATOIRE POUR LE TABLEAU DE 1897. HUILE SUR TOILE - COLL. MUSÉE GEORGE-GARRET, VESOUL © STUDIO CLAUDE-HENRI BERNARDO

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