Le chant du coq

Dernière mise à jour : août 26


Toutes, elles sont mortes, plumées, cuisinées peut-être, avalées en tous cas... Lui est tapi, planqué dans un arbre, aussi haut qu'il a pu, à l'abri des soldats sanglants qui se sont emparés du village. Il semble seul au monde.

La dernière poule qui l'a vu l'a intérieurement traité de pleutre et de lâche avant d'agoniser. Il se doute qu'on ne comprend pas sa fuite. Tout orgueilleux qu'il est habituellement il se fait humble, acceptant sans se plaindre et sans expliquer cette prétendue lâcheté. Il met sa fierté ailleurs. Il attend, l'heure de son chant n'est pas encore venue, l'heure de servir approche. Il entend bien prévenir les paroissiens dès que la messe s'achèvera. Tout de suite, ce serait trop tôt, les cantiques couvriraient son faible chant de coq épuisé.


Il observe les panaches colorés, les uniformes blancs et rouge. Il admire, c'est aussi beau que ses plumes et sa crête. Mais comme les soldats de l'Empire français sont vils et violents sous leurs beaux atours ! Comme ils sont sales et mals rasés, ces mâles bigarrés dont les manteaux épais sont tachés de sang et de boue... Il observe, il attend son heure.


Il a attendu, trop attendu, il s'épuise, il baille de tout son bec, il s'endort en équilibre sur la branche. Il tombe. Un grognard le voit et se précipite sur son corps assommé. D'une main assurée le fourbe s'apprête à étrangler sa victime. Mais les cloches retentissent, l'ite missa est est passé, les paroissiens, d'un instant à l'autre, vont déferler. L'homme prestement ouvre son tambour et y jette le coq, bien décidé à le dévorer dès qu'il ne sera plus à la vue des habitants.


Les paroissiens sortis de la messe constatent le décimage des poulaillers ; quelques plumes mal cachées volettent encore autour de la fontaine et dans les cours de ferme. Les soldats français nient, menteurs invétérés. Où sont les preuves ? Ils les ont bien ensevelies ou stockées sous leurs lourds manteaux et dans les tambours de leur armée.


"¡San Antonio, protector de animales, muéstranos dónde están nuestras gallinas!" s'exclame alors une femme en tombant à genoux. Toutes ses comparses autour d'elle l'imitent et voici notre coq soudainement éveillé par le saint. "C'est l'heure", souffle le saint ermite au galinacé agonisant dans le tambour. Rassemblant toutes ses forces, prêt enfin à servir, heureux de racheter le coq qui fit chuter Saint Pierre, le prisonnier donne de la voix et celle-ci, résonnant dans le tambour français, crie le crime des soldats, leur mensonge et leur fourberie.


On força les tambours, on creva la peau des tambourins, on ouvrit les manteaux. L'ennemi paya pour le meurtre des poules privant de viande et d'œufs tout un village déjà affaibli par l'hiver et la guerre.

Le coq mourut, enfin, à peine ôté du tambour qui le tenait prisonnier.



Pèlerin français qui passes à Hornillos del camino, rappelle-toi que de sa colonne devant l'église, le coq t'observe et dénoncera tes méfaits, surtout si tu les commets pendant qu'autrui prie.



Illustrations : vue sur la place de l'église San Roman de Hornillos del camino (copyright http://burgosaponferrada.blogspot.com) et blason de la commune.


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