Le bon grain et l'ivraie

Dernière mise à jour : 19 oct. 2020


Certains diront que je me trompe de saisons (liturgique et agricole). Ce sont eux qui sont dans l'erreur : c'est toujours le temps de la moisson pour les âmes ; et pour le blé, si le blond est récolté depuis cet été, il reste le noir : celui des galettes !

Bref, pas besoin de m'excuser de toutes façons : le sujet est venu sur la table hier dans une discussion, j'ai donc eu envie de vous livrer ce texte écrit en juin dernier.


« Cet homme assis dans la barque, ce serait le Messie disent certains… C’est vrai qu’il parle bien, on sent que ce n’est pas qu’un discours, ce sont des paroles vivantes, dites avec autorité, des paroles de vie auxquelles il croit. Mais eh ! Est-ce que le Messie nous dirait que le Bien et le Mal, il faut les laisser ensemble ? Est-ce qu’il s’y connait vraiment en culture pour laisser l’ivraie et le grain ensemble ? Bien sûr il ne faut pas les séparer trop tôt, il faut arracher l’ivraie quand il a un peu levé, avant qu’il n’étouffe l’épi ! Que dit-il ? Ah, le moissonneur viendra et séparera les deux… Mais notre moisson à nous les humains, ce sera à notre mort n’est-ce pas ? Faudra-t-il attendre de mourir pour qu’Adonaï sépare le Bien et le Mal ? » Ainsi réfléchissait il y a plus de deux-mille ans, un de ces petits paysans qui écoutaient le Christ sur les bords du lac de Tibériade.

Ainsi continuons-nous à réfléchir bien souvent de nos jours. Blanche est mère de famille, en cette année 2020 ; elle vient de découvrir, comme toute l’Église et toute la France, la face cachée du grand Jean Vanier… Blanche est abasourdie, retournée, choquée :

On ne peut donc plus faire confiance à personne ? Les gens bien, ça n’existe pas ? Faut-il toujours que le Mal côtoie le Bien ? Que la mauvaise herbe pousse invisiblement autour des beaux fruits ? Voici qu’une pensée s’impose à Blanche « N’arrachez pas l’ivraie, mon père le moissonneur l’arrachera »… Mais cette parole, loin d’apaiser Blanche la met en colère !

Seigneur, vous voudriez vraiment qu’on laisse tout pousser et que vous vous débrouilliez ? Pourquoi se confesser alors, vous pouvez nettoyer notre âme au Jugement dernier ! Et pourquoi éduquer mes enfants ? Faut-il laisser Baptiste jeter le chat dans la piscine ? Faut-il laisser Constance flemmarder sur ses exercices de lecture ? La cruauté qui pointe chez l’un et la fainéantise qui grandit chez l’autre, ce sont leurs ivraies ! Si votre père s’en chargera en moissonnant pourquoi faut-il que je m’épuise à les écarter ici-bas ?

Vous allez me rétorquer que certaines plantes ont besoin d’un tuteur, Seigneur, et que l’éducation des parents est ce tuteur. Nous apprenons à la plante (nos enfants) à s’éloigner des mauvaises herbes… Bon admettons. Est-ce que, si votre public à Tibériade avait été une foule de mère de famille vous n’auriez pas dit « Ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain » ? Des mères de familles sont bien obligées de discerner, en partie du moins, entre le Bien et le Mal pour aider leur progéniture à pousser droit. Le fruit de nos entrailles, on ne le met pas au monde déjà mûr pour la moisson, on doit le faire mûrir sur terre avant qu’à son tour il porte du fruit et que vous le récoltiez au ciel. Mais comme les serviteurs de la parabole, nous devons veiller à ne pas arracher le bon en même temps que le mauvais, nous devons veiller à garder entier l’enfant en jetant l’eau sale qui l’entoure…

Jean Vanier avait une mère ! Dieu merci, elle est avec vous et n’a pas eu à regarder les méfaits de son fils avec des yeux humains. Elle voit avec votre regard, si elle est au Paradis, n’est-ce pas Seigneur ?

Et moi, moi si j’avais votre regard ici-bas, comment le verrais-je, ce Jean, j’ose dire ce cher Jean qui fit tant de bien, et tant de mal ?

Et si j’étais sa mère ? Je verrais ce grand garçon qui fut le mien, je me souviendrais de ses énormes bêtises d’enfant qui me fendaient le cœur. Mais ses bêtises je ne pourrais les voir seules ; je me souviendrais de ses contritions, de ses pleurs sur lui-même, de ses efforts pour se corriger, de ses questions d’enfant « Et là, Maman, c’est bien ? Je suis gentil comme ça ? », de ses cris de victoire « tu as vu, Maman, j’étais très en colère mais j’ai pas tapé ! J’avais très envie mais j’ai réussi à pas le faire ! » Et moi, sa mère, je saurais aussi que du combat sont nées de belles choses, ont grandi de belles qualités. Je ne compterais pas les chutes mais les relèvements !

Bien sûr, je saurais aussi que certaines bêtises ne sont pas réparables et mon cœur ne cicatriserait pas. Mais il continuerait d’aimer. « Maman, je peux pas le recoller, le bouquet ? », m’a demandé d’un air très peiné Baptiste dimanche dernier, jour de la fête des mères. « Non, mon bonhomme, ce bouquet que tu as jeté à terre et piétiné, jaloux que ce soit ta sœur qui me l’apporte en votre nom à tous les deux, on ne peut pas le recoller. » Je l’ai mis au compost et une grosse larme coulait sur mes joues de Maman.

« C’est quoi ton bobo au genou, Maman ? », s’étonnait Constance un jour d’été. « C’est à cause d’une dispute avec ton parrain, lorsque nous étions enfants, il m’a poussée contre un mur à l’école » « Et il n’a pas demandé pardon, mon parrain ? » « Si bien sûr, ma chérie ». Et la voilà très étonnée, les deux sourcils froncés : « Mais Maman, si il a dit pardon c’est fini ! Quand on dit pardon ça efface ! » Eh bien non, ça n’efface pas, et la petite cicatrice de mes neuf ans me rappelle chaque jour que le pardon n’annule pas l’acte mais permet d’avancer. « Dis Maman, Oncle Nicoco il t’a fait mal et c’est quand même mon parrain ? » « Oui ma chérie, car il a plein de qualités pour être un super parrain ! » « Alors quand je sera une maman, peut-être que Baptiste sera le parrain de mes enfants ? Il embête mes poupées mais je l’aime bien quand même, un peu ! »

Arrêterai-je de voir le bien fait par mes enfants parce qu’ils sont pécheurs ? Non ! Arrêterai-je de citer mon mari parce qu’un jour une de ses paroles m’a blessée ? Cesserai-je de m’émerveiller en lisant des poésies d’Hugo parce qu’il trompait sa femme ? Et vais-je mettre à l’index toutes les œuvres littéraires des drogués, des coureurs de jupons, des violents ? Il ne resterait plus grand-chose à faire lire à mes lycéens ! Mais il est de mon devoir de professeur de pointer du doigt la part de travail, la part de génie et la part d’ombre.

Notre monde ne connait pas le mot miséricorde ; notre société ne connait pas la nuance ; notre jugement est incohérent et ne prend pas de recul ! Notre monde regarde le résultat immédiat mais ni la vue d’ensemble ni les efforts des acteurs de ce monde. Notre monde crie « Liberté », déclarant que le péché n’existe pas mais il lapide le pécheur ! « Faites le mal, tant que vous voudrez, pourvu qu’on n’en sache rien ! Que votre apparence brille : vous serez élevé ; que votre action choque : vous serez lapidé par l’opinion publique, bafoué, mis à l’index ; vos livres seront ôtés des librairies, vos films invisibles, vos discours retirés d’Internet, votre nom prononcé avec honte ! » Grands-hommes de ce monde, politiciens de talents, écrivains, penseurs, philosophes, théologiens, acteurs, stars, sportifs… on ne vous aime pas ! On aime votre action. Vous êtes placés sur un piédestal ; craignez le faux pas, il n’y a ni filet ni tatami au sol, rien qu’une foule jadis frappant des mains et désormais prête à frapper du poing !

Jean Vanier, Seigneur, vous l’avez accueilli au Paradis ? Cela on n’en sait rien ! Et c’est en cela que nous ne pouvons pas séparer le bon grain et l’ivraie ! Ce n’est pas à nous de juger ce qui a le plus de poids entre le bien qu’il fit et le mal qu’il fit aussi. Parce qu’une donnée reste et restera toujours invisible à nos yeux : les efforts mis en œuvre par lui pour combattre le mal qu’il commettait ! « Je fais le mal que je ne voudrais pas », écrivait le grand saint Paul.

Si c’est votre ennemi qui sème l’ivraie, le Mal, je comprends qu’il en ait semé énormément chez Jean Vanier et chez tant d’autres grands hommes et grandes femmes ! Petite fille, championne de la tactique à poule-renard-vipère, je convainquais toujours mon équipe de s’attaquer tous ensemble à l’adversaire le plus fort pour déstabiliser l’ensemble de son équipe ! Satan, en tactique doit être diablement plus fort qu’une fillette de dix ans !

Bon, Seigneur, je vois bien ce que vous voulez me faire dire : Jean est votre enfant bien aimé et vous seul savez s’il est digne de garder ce nom d’enfant de Dieu. Je pense à Jean et c’est vrai pour tous les autres dont on révèle les méfaits inacceptables et choquants. Mais enfin, il y a autre chose qui me turlupine ! Jean Vanier donnait des conseils qu’il n’appliquait pas lui-même ! Des textes de lui, j’en ai lu plein ! Je me souviens de mes 20 ans et des deux semaines passées dans un foyer de l’Arche comme bénévole… Ils m’ont tant apporté, les résidents du foyer, Bruno, Philippe, Jacqueline… et Jean aussi par ses textes ! Seulement à présent son incohérence me révolte : alors même qu’il parlait d’unité intérieure, d’amour qui se donne, de tendresse pure, lui, dans ces mêmes années, sans qu’on n’en sache rien, imposait une fausse tendresse, il prenait, manipulait par son charisme ! C’est pire que Rousseau qui abandonna ses enfants et écrivit un traité éducatif ! C’est pire que moi qui interdis les grignotages aux enfants entre les repas et m’ouvre des cacahouètes en attendant l’arrivée de leur père, devant un bon film ! Oui c’est pire, mais uniquement parce que les dégâts sont plus graves. Mais c’est la même logique et je cherche à minimiser la poutre qui sommeille dans mon œil… Et puis certaines idées de Rousseau -pas toutes !- sont bonnes et intéressantes à creuser ; on ne s’en prive pas d’ailleurs, je me souviens de mes cours en Master d’enseignement. Mes principes éducatifs rabâchés aux enfants ne sont pas mauvais eux non plus, même si je n’arrive pas toujours à les tenir ! Alors je dois admettre que les conseils de Jean Vanier ne sont pas tout à coup devenus mauvais depuis que l’on connait ses actes mauvais ! Oui, j’ai le droit de continuer à le lire, de continuer à m’émerveiller que vous donniez à tous, saints comme pécheurs, de porter quelques bons fruits !

Le mari de Blanche tapote ses doigts contre son clavier, signe de réflexion profonde. Signe plutôt qu’il est arrêté dans sa pensée, dans son élan créatif.

« Je peux t’aider ?

- Oui ma chérie : je cherche une citation sur la simplicité pour illustrer mon article scout sur le service, tu n’aurais pas ça en stock ?

- Si… tu pourrais utiliser « l’amour, ce n’est pas de faire des choses extraordinaires, héroïques, mais de faire des choses ordinaires avec tendresse ».

- Parfait ! De qui est-ce ?

- Jean Vanier.

- Ah… lui… Tu crois qu’on peut ? C’est délicat !

- Je sais qu’on peut. Fais-moi confiance. »

Et il lui fait confiance, et il note cette citation. Elle lui fera part de ses réflexions et ils prieront tous les deux pour demander à l’Esprit Saint que ce qui est beau dans leur vie porte du fruit malgré le mal qu’ils font parfois malgré eux.

À des lieues de là, quelques heures plus tard, dans la nuit, une femme se lève et revêt son habit de combat. Deux versets trottent dans sa tête fatiguée tandis qu’elle s’habille : « Un homme a semé du bon grain dans un champ. Or, pendant que les gens dorment, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. » Cette femme se lève pour passer sa nuit à veiller, à combattre contre l’ennemi qui profite du sommeil pour entrer dans le champ et semer le Mal. Avec toute l’armée des contemplatifs, équipée de chapelets, de psaumes et d’amour invisible, elle se lève pour l’office des lectures et va veiller sur ce champ immense qu’est le monde où notre Seigneur a semé le bon grain.


16 juin 2020, Saint Jean-François Régis


illustration : détail d'un vitrail de Notre-Dame de Paris

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