La page blanche




J’ai trouvé ce matin une enveloppe dans la boite aux lettres, une enveloppe libellée à mon nom. À l'intérieur, rien qu'une feuille blanche. Pas même une quelconque encre sympathique lisible à la lumière ou à la chaleur. Tu parles d'un cadeau d'anniversaire !


J'ai pensé que quelqu'un avait glissé cette feuille par erreur, laissant la vraie lettre sur son bureau. Ou que c'était une blague nulle d'un de mes frangins, ils ont un don pour être idiots. Il y a dix ans, pour mes huit ans, tous les deux m'avaient offert un paquet énorme, contenant un carton, dans lequel était un carton, puis un autre... Tout au fond, minuscule, un recueil de blagues écrit par eux sur un petit carnet rouge. Ils sont comme ça mes grand-frères, idiots mais adorables.

Le coup de la feuille blanche, ce n'est pas eux, m’assurent-ils par SMS. « Mais... » Mais quoi ? Je les harcèle de questions. Rien que des smileys en réponse. Ils ne diront rien, ni l'un l'autre.

Sont-ils commanditaires de cet envoi ? Alex a pu supplier sa femme de le faire pour lui... non, Mary aurait craché le morceau mille fois depuis ce matin, trop impatiente de savoir si la blague de son gamin de mari a réussi !

L'expéditeur les a-t-il mis dans la confidence ? Non plus ! Il n'y aurait que moi pour partager une telle idiotie avec eux... Sauf si... Si eux aussi un jour ont reçu une telle lettre... Mais alors ? Maman ? Elle n’a pas mon adresse ! Et puis l'enveloppe serait vide, sans feuille... Maman dont je dois porter le nom, le visage et l'histoire jusqu'à la fin de ma vie.

« Votre nom, vous ne serez pas obligés de le garder toute votre vie », nous a assurés Pap un jour.

Pap, c'est lui qui nous a élevés tous les trois, avec Mam, courageusement, pour assumer les bêtises de leur droguée de fille... Je me souviens de cette discussion, pendant le goûter, un samedi triste de juin. La météo était superbe ; nos cœurs étaient à plats, Mam nous réconfortait par un délicieux chocolat chaud d'hiver. Tout l'après-midi nous avions vu Maman, accompagnés d'une éducatrice qui semblait désolée pour nous. Je devais avoir cinq ans.

« C'est vrai, Pap ?

- Oui, Manu. Toi le premier, tu pourras changer de nom, à ta majorité.

- Mais Pap, avait murmuré Alex, on choisira quoi comme nom ?

- Vous y réfléchirez en temps voulu. À dix-huit ans le conseil de famille et l'administration vous laisseront prendre vos responsabilités. Votre vie d'adulte sera une page blanche à écrire vous-mêmes. »


Une page blanche ! Elle est de toi, Pap, cette lettre étrange, toi plein de patience face à nos craintes et nos révoltes, toi plein d'espérance pour tes trois petits cabossés. Toi qui as transmis ton nom à ta fille unique, Maman. Toi qui continuas à voir ce qu'il y a de beau en elle alors même qu'elle s'acoquinait de notre père, trafiquant intriguant qui refusa de reconnaître les garçons et qui, quelques mois après sa sortie de prison, s'enfuit en apprenant qu'il allait à nouveau être père... Toi qui croyais encore en elle durant son incarcération, et qui l'embrasses tendrement quand tu la visites dans son asile, même lorsqu'elle te repousse.


J'ouvre la page blanche en grand. Au milieu, en lettres majuscules, j'écris ton nom de famille, Pap. Celui qui est aussi le mien depuis ma naissance, celui qui s'affichait dans les journaux, dont j'avais honte voulais me débarrasser. Je le choisis aujourd'hui, en ton honneur Pap, comme l'ont choisi Manu et Alex il y a dix et neuf ans, probablement, même si, malgré notre complicité, on n'en a jamais parlé.


Illustration : Jeune femme à la chevelure blonde, à la lettre, Charles Emile Moïse Hornung

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