La pépite

Dernière mise à jour : 13 avr.


Tous les matins c’est la même chose, elle monte à la station Opéra. Elle ne me fait même plus pitié. Elle ne me déconcerte plus. Elle me fatigue et me rassure en même temps.

Me fatigue avec sa voix chevrotante et éraillée, avec son discours rengaine. Je le connais malgré moi, bien mieux que les fables que l’on me faisait apprendre quand j’étais une petite-fille sage.

Elle me rassure car je n’ai plus à lever les yeux vers le plan de métro pour me préparer à descendre. Lorsqu’elle arrive, sac en plastique sur une épaule, cheveux sales et épais tombant sur l’autre, étui cabossé de flûte cabossée en main, je cesse de travailler ou de lire, ferme mon ordi ou éteins ma liseuse et je joue des coudes jusqu’à la porte avant (elle monte par la porte arrière) afin d’être la première à descendre à la station suivante pour attraper ma correspondance au plus vite. Je n’aime pas perdre de temps. C’est pour cela que j’habite Paris. Pour cela que je me programme des cafés entre copines sur mon trajet de retour du boulot, des rendez-vous de préparation au mariage à la pause-dèj, des rendez-vous téléphoniques de 12 minutes exactement, le temps qu’il me faut entre le métro et le bureau.


Avant, cette femme m’interpellait, à présent elle m’agace. Pourquoi s’encombrer d’un instrument de musique pour faire la manche ? Elle doit casser les oreilles de tout le monde et dénaturer la musique classique. Comment voulez-vous révéler la splendeur de la musique classique au quidam parisien si tous les matins une casse-pieds annone trois notes de flûte traversière et que le soir c’est du mauvais Brassens sur accordéon désaccordé ?

Et puis son image me renvoie ce que je fuis : la saleté et le manque de volonté. Je me suis construite seule ; je suis sortie de ma campagne un peu boueuse et simplette ; je me suis élevée en goûtant les opéras classiques, en dévorant les expos et les musées, en me gavant des dorures des Invalides. On reconnaît mon bon goût, mon chic, ma classe. Mes copines me réquisitionnent pour des séances shopping, surtout avant un date ou une belle soirée. Philibert mon fiancé a grandi dans le beau et admire que j’aie réussi à m’y installer avec tant d’assurance alors que je viens d’un village de sarraus et de bleus de travail, où Feydeau est le plus grand des divertissements, une fois par an, dans la salle communale avec l’instituteur ou le boucher comme acteur principal.

Bref, ce matin elle arrive, elle se fait une petite place dans le wagon, adossée à la barre centrale. Au sol, elle pose son sac déchiré et débordant. Elle commence de sa voix de droguée ou de malade son petit laïus habituel. Son accident, son divorce, sa maladie, ses difficultés à joindre les deux bouts, sa mise en demeure, et bla et bla. Personne ne parvient à la regarder à cause de ses yeux rouges déroutants. Personne ne l’écoute. Tout en parlant, mécaniquement, elle ouvre son vieil étui au cuir fatigué. Elle sort sa flûte terne. Je suis déjà à l’autre porte, je ne l’entends plus. Jamais je n’aurai la fin de son blabla, je descends toujours quelque part entre « je suis désolée de vous déranger » et « ça m’aiderait beaucoup si ».


Trois couloirs de métro, un petit sens interdit sur cinquante mètres en frôlant le carrelage blanc du mur pour éviter la marée humaine qui, elle, est dans son bon droit. Me voici en tête de quai, le métro arrive. Pari gagné ce matin encore : je n’attendrai pas, c’est bête d’attendre. D’ailleurs ma visio sur l’heure du déjeuner tombe à l’eau, je viens de lire mes mails. C’est rageant… Je vais me caler un coup de fil à Philibert ou un dèj avec une copine ; je n’aime pas perdre mon temps. Cinq stations de métro : durée parfaite pour organiser ce temps libre qui s’ouvre dans ma journée.

Un message à Philibert pour savoir ce qu’il fait à midi. Il a un déjeuner avec son patron mais on se voit toujours après le boulot à 18h30 pour choisir les vins de notre mariage. Faudra discuter musique de messe aussi, l’harmonium de mon village m’insupporte.

Un message à une copine du coup. Anne serait ravie de me voir, elle propose de me faire partager une de ses « pépites » comme elle dit. Anne m’amuse. On s’est rencontrées en école d’architecture. Elle quittait un cursus en beaux-arts après des années de conservatoire et d’arpentages de musées. Mais Anne ne me ressemble pas. Elle est simple, douce et sans orgueil. Elle chante dans la rue sur son vélo rouge pour le simple plaisir de faire plaisir. Sa voix profonde chavire tout le quartier mais ne rogne pas son humilité. Pour mon mariage, elle n’a pas le choix, elle devra prendre sur elle et accepter d’être aux premières loges, devant le micro pour enchanter toute l’assemblée et nous faire prier !

Anne a grandi à Paris, dans les beaux quartiers huppés. Son père est chirurgien, sa mère violoncelliste. Anne m’envie mon enfance, je rêve de la sienne. Elle aurait aimé connaître ses voisins, les visiter régulièrement, leur rendre service et échanger bien plus que des banalités. À la force des poignets je me suis fait une place dans la vie ; à la force du cœur, elle se fait une place partout où elle passe. Mon secret est ma rigueur, le sien est son regard. Anne est observatrice et patiente. Intuitive, elle n’hésite pas à faire confiance aux élans de son cœur. De là naissent ses « pépites » : des petites joies qu’elle découvre dans son quotidien : un admirable jardin caché dans une impasse, à trois pas de son boulot lorsque je vise la dernière expo à la mode ; un tableau lumineux dans une église un peu vieillotte, loin des ors de Saint Sulpice. Anne aime flâner. Elle visite les bouquinistes et les antiquaires, elle est amie avec tous les disquaires de Paris. Le soir au retour de son travail, elle rentre à vélo sans se presser. Elle refuse les pistes cyclables qui sont des autoroutes à cycles. Elle leur préfère les petites rues et les détours. Chaque semaine, Anne s’impose deux déjeuners sans collègues, sans amis, sans réunion d’affaire. Flâner est sa rigueur, ne rien faire son exigence. Aujourd’hui elle fera une exception pour moi : il y a si longtemps qu’on ne s’est pas vues ! Alors je vais jouer son jeu et j’accepte de la suivre là où elle comptait aller flâner, à la rencontre de sa « pépite », avec un vulgaire sandwich en guise de repas.



Midi quarante-trois, je rejoins Anne sur son lieu de travail, heureusement proche du mien. Arrêt à la boulangerie puis c’est parti pour la pépite.

Ai-je déjà entendu parler de l’église Notre-Dame de La Salette ? Non, pas du tout, je raffole de Notre-Dame de Lorette, de Saint Roch et de Saint Etienne, chacune dans son style si différent. Mais celle-là ; non vraiment. Ma réponse n’étonne pas Anne, elle se doutait que le béton de Notre-Dame de La Salette ne m’attirait pas.

Elle va m’y emmener tout de même puisque c’est là qu’est sa pépite. Dans ce bloc de béton au fond d’une cour de Paris. Ce n’est même pas un bloc, c’est un cylindre. Là vraiment, Anne va trop loin ! Habiter Paris et préférer les églises des années soixante, dignes des monuments bolcheviks aux trésors du patrimoine ! Je range tout de même mon sandwich et monte avec elle les marches blanchâtres qui mènent à la paroisse. Vivement que l’on sorte d’ici. Nous irons au parc Georges Brassens qui est à deux pas. Je n’aime pas déjeuner dans un parc : c’est bête de faire comme tout le monde ; mais ce sera toujours mieux que de perdre notre temps dans une église laide.

Elle n’est pas si laide, une fois qu’on y entre. Je le reconnais et l’avoue même à Anne à demi-mot. Elle sourit sans répondre ; elle a son petit sourire en coin que je lui connais, énigmatique et amusé. Les vitraux insérés dans le dôme permettent un jeu de lumière amusant. La forme circulaire de l’église rappelle les chapiteaux de cirque. C’est étonnant mais harmonieux. Je ne rangerai pas pour autant l’église parmi mes pépites. Le silence est même un peu pesant, l’ambiance froide. Parfois une porte grince dans une salle adjacente et quelques pas du côté de la porte me font dire qu’il y a du passage. Je garde le nez en l’air : les vitraux semblent ce qu’il y a de plus travaillé dans tout l’édifice mais ils sont trop haut perchés pour qu’on les détaille vraiment du regard.

Anne s’assied. Elle regarde sa montre sans parler. Elle m’étonnera toujours. Je rêve de rejoindre le parc et mon sandwich, elle semble heureuse d’attendre dans cette église moderne. Je viens la voir pour papoter, moi, pas pour partager le silence. Mais je l’imite et m’assieds. Mon téléphone a vibré ; je le consulterai mieux assise. Un mail de ma seule copine violoniste : elle regrette vraiment mais elle ne pourra pas assurer notre messe de mariage, ce seront les noces d’or de ses grands-parents, elle ne peut vraiment pas louper ça. La flûte, les noces d’or du papy !

Je perçois dans un coin de l’œil un immense sourire d’Anne. Elle n’a pas le temps de me donner un coup de coude : sa pépite m’éclate aux oreille : une valse viennoise majestueuse en ré mineur, jouée à la flûte traversière. Un son parfait, un rythme enlevé, une sorte de joie qui se dégage de la musique.

C’est elle. La clocharde du métro. Son sac débordant est posé contre la statue du curé d’Ars, son étui cabossé est fermé contre elle. Dans le métro elle le pose devant elle pour espérer sans doute qu’il se remplira de pièces. À la valse succède une sonate d’Haendel puis une mélodie yiddish.

Après une dizaine de minutes, Anne regarde à nouveau sa montre en souriant. Quelques accords plus tard, la femme remballe son barda ; la flûtiste talentueuse renfile le costume de mendiante.

Il est temps de sortir, j’ai goûté à la pépite d’Anne. Il nous reste quinze minutes pour papoter dehors en finissant nos sandwichs.



18h30, je rejoins Philibert. Que l’on se décide vite, pour les vins. Ensuite je lui parlerai d’un autre enivrement ; je sais quelle instrumentiste je veux pour accompagner la voix d’Anne à notre messe de mariage. Pour prendre rendez-vous c’est facile : elle tient une permanence chaque matin dans le métro et une fois par semaine à l’église.




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