La marraine

Mis à jour : févr. 8

Six ans tout ronds, ronds comme sa bouille, ronds comme ses yeux colériques. De gros yeux marron, marron comme ses cheveux.

Six ans tout ronds et une brutale envie d'être considéré comme un grand, de choisir seul, de décider. Décider de ses habits, de ses jeux, de ses amis. Décider pour lui, et pour sa petite sœur.

La petite sœur, elle est née il y a quelques semaines, un lundi d'octobre alors qu'il était à l'école. Il fut furieux. Non pas qu'elle naisse mais que Maman choisisse, pour sortir la petite sœur de son ventre, un jour où il n'était pas là. Est-ce que ça viendrait à l'idée de Maman de lui offrir son cadeau de Noël en son absence ? Ou de manger son gâteau d'anniversaire sans lui ? Puisqu'il s'agit de sa petite sœur, sa petite sœur rien qu'à lui, on aurait dû l'attendre !

Sa petite sœur, il voulait l'appeler Albane ; les parents n'ont pas accepté. Il a bien fallu céder puisque, lorsqu'il dit "ma sœur Albane", personne ne semble comprendre de qui il parle. Pire, on le reprend : "Arrête tes sornettes, elle s'appelle Rose !"


Demain, c'est dimanche et l'on baptise la petite sœur. Il portera son short rouge et un nœud papillon ; enfin une chose sur laquelle les parents ont cédé.

Mais ce sont eux qui ont imposé les invités. Des amis de leur âge, quelle dôle d'idée ! Il faudrait des bébés, des bébés comme la petite sœur, puisque c'est en son honneur que l'on donne une fête. Ils ont imposé des dragées roses alors que lui proposait les cookies que Maman réussit si bien et des chips au lieu de leur crème rose et gluante sur un bête pain de mie.

Le plus grave n'était pas là : ils ont voulu imposer eux-mêmes pour la petite un parrain et une marraine.

- C'est ma petite sœur ! Il faut lui donner le meilleur parrain, et la meilleure marraine !

- C'est ce que l'on compte faire, mon bonhomme, sourit Papa.

- C'est pas vrai ! Vous voulez lui donner un gamin et une vieille dame ! Il faut lui donner mon parrain à moi et ma marraine à moi ! Ce sont eux les meilleurs.

- Mais ce sont les tiens... ils ne peuvent être les parrain et marraine de toute la famille !

- Et pourquoi pas ? s'insurgent les yeux ronds. Toi Papa, tu es mon papa et celui de Rose ! Et Maman est ma maman et aussi celle de Rose !

Le père de famille sourit.

- Ne discute pas, Maman et moi avons bien choisi...


Il ne discute pas mais part bouder dans sa chambre. Le parrain de Rose, il n'en démord pas, c'est un gamin ! Cet Oncle Nico, il n'est même pas papa, il ne saura peut-être pas s'occuper de sa précieuse filleule. En même temps... quand il vient à la maison, ce petit frère de Maman, on s'amuse bien... Il a plus de temps que les autres pour jouer aux petites voitures et lire des histoires... Rose a de la chance d'avoir un parrain qui lui offrira tout son temps...


- Pour le parrain, j'accepte Oncle Nico, déclare le petit homme en venant déjeuner.

Mais il ne dit rien sur la marraine et son silence sur le sujet est très éloquent. Cette inconnue, plus âgée que Maman et surtout que Papa, qui a un prénom à coucher dehors et qu'il ne connait pas, puisqu'il est toujours couché quand elle vient diner à la maison, cette dame qui travaille si tard.


On est en avance à l'église. Cravates, nœuds papillons ou belles écharpes pour ces dames : on s'est fait beaux pour la petite sœur. Les embrassades fusent. Lui se frotte les joues après les bisous qu'il déteste recevoir. Qu'ils papouillent la petite sœur, puisqu'il sont là pour elle, mais qu'ils cessent de martyriser sa peau à lui avec leur barbe ou leur rouge à lèvres !

Voici Oncle Nico. Il ne tend pas son visage vers la joue ronde :

- Tu n'aimes toujours pas les bisous, bonhomme ?

Dodelinage de la tête ronde surmontée de cheveux marron.

- Alors tope ici, pour me dire bonjour ! s'exclame-t-il avec un bon sourire.

Oncle Nico, il n' a peut-être pas d'enfant, c'est peut-être un gamin qui n'a même pas fini de grandir mais les parents l'ont bien choisi pour Rose !

Une femme le suit.

- Tu n'aimes pas les bisous ?

- Non Madame, répond-il d'une voix mal assurée, craignant qu'elle ne le traite de bécassou et ne l'embrasse tout de même.

Elle a un bon sourire et un joli regard. Elle sent bon. Il voudrait bien sentir son parfum de plus près... On dirait une chaude odeur de bonbon au miel et à la violette...

Il se ravise.

- Comme vous avez pas de rouge à lèvres, je veux bien...

Elle se penche vers lui et l'embrasse comme du bon pain tandis qu'il plonge son petit nez dans le creux de son cou délicieux.


Elle est grande, elle a des cheveux doux comme une peluche, un sourire à décrocher la lune, des yeux qui semblent emplis de paillettes, une voix qui chantonne et surtout ce parfum de miel et de violette...

- Maman, Papa, s'écrie-t-il en la montrant du doigt, c'est elle qu'il faut comme marraine pour ma petite sœur ! C'est elle, pas une autre !

- C'est entendu, ce sera elle, répond Papa avec un clin d'œil vers la belle dame.

- C'est vrai ? Maman et toi, vous êtes d'accord ?

- Eh oui, c'est elle qu'on a choisie !

- Eh bien tu sais, Papa ? Pour choisir les parrains et marraines, vous êtres très doués, Maman et toi !


L'an prochain, naitra une autre petite sœur, encore un jour d'école. Les parents ne seront toujours pas d'accord pour l'appeler Albane. Il faut se faire une raison : pour choisir les prénoms et les dates d'anniversaire, les parents ne sont pas très doués. Mais pour les parrains et marraines, Alban doit bien le reconnaitre, ils sont les meilleurs !


Paris, le 6 octobre 2020

Le Baptême, Peinture murale de l'église de Saint-Ferréol (74210)


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