La fenêtre

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

à Papa, évidemment,

pour les histoires biscornues qui peuplent encore mes souvenirs d'enfance.


Ce soir-là, l'Espagne perdait toute sa réputation pour moi. Il faisait si froid en ce premier août à l'entrée de cette Castille que plus d'un pèlerin m'avaient vendue comme "four et grenier de l'Espagne" que je projetais d'aller dîner emmitouflée dans mon sac de couchage.

Au café, avec Manuel et Francesco, j'avais opté pour un calimucho au lieu de la bière des autres jours, espérant que la présence de vin rouge dans mon corps me rappellerait le soleil de Bordeaux.

A présent, verre vide, j'avais rejoint le gîte d'étape. C'est un de ces donativo sympathiques, réputés pour leur chaleur humaine. Y vient qui veut, avec ou sans le sou. On y nourrit copieusement qui veut, dans une salle à manger bricolée par les bonnes âmes du village, où les fils électriques et les tuyaux d'évacuation semblent compris dans la décoration. Les meubles dépareillés côtoient les tables basses fabriquées en palettes. Dans un coin, une grande cheminée désespérément froide et vide me fait de l'œil. Près de l'âtre éteinte, un fauteuil à bascule en rotin m'accueille. Je m'y balance plusieurs minutes pour m'échauffer, regrettant pour la première fois de mon périple de n'avoir ni pantalon ni couverture. Ce logis biscornu a l'étonnant mérite d'être très propret. L'escalier sent la cire d'abeille, une odeur de lavande parfume les salles de bains. Les carreaux, presque transparents, nous offrent un magnifique paysage où les champs blonds s'étendent à perte de vue.

Puis, lasse de contempler l'ampoule nue qui éclaire saumâtrement cette pièce au plafond froid, je remonte dans le dortoir et m'autorise une sieste, engoncée dans mon sac de couchage.

C'est l'arrivée d'un couple qui m'éveille une heure plus tard. Lui : gros bonhomme aux cheveux et à la moustache gris ; elle : souris fluette un peu ridée. Je les crois d'abord autrichiens, ils se révèlent être français, comme moi.

Une sorte d'alcôve dans un coin du dortoir abrite un lit double pour les couples. C'est un luxe. Le plus souvent les couples bénéficient comme nous tous de lits superposés qui grincent ou de lits simples un peu étroits, rappelant les années de pensionnat. Ici, légèrement isolés du reste du dortoir grâce à un rideau, ils pourront passer leur nuit ensemble. Quelle chance, ils se tiendront chaud. Que n'ai-je, à défaut d'un meilleur sac de couchage, un compagnon de qui recevoir un peu de chaleur humaine !


L'heure du dîner approche ; je descends, renonçant à venir avec mon duvet mais sans daigner enlever les mains de mes poches.

Ce soir c'est Araceli, jeune femme au prénom de grand-mère, qui est notre hôte. Elle nous a accueillis, nous a présenté les lieux et montré notre repas, tenu au chaud sur le gaz. Elle rentre désormais chez elle, à quelques kilomètres d'ici, nous laissant seuls jusqu'à 6 heures demain matin, heure à laquelle elle apportera les baguettes du petit-déjeuner.

Le diner est plutôt joyeux, réchauffant mon moral fatigué. Le couple de français n'est pas des plus charmants mais c'est agréable de pouvoir parler un peu dans ma langue. Je m'amuse de ce qu'ils semblent si mal accordés. Lui est bougon et joue au dur, finissant tous les plats et mangeant en bras de polo. Elle est encore plus souris que je ne le pensais, grignotant du bout des dents sa salade et avalant la soupe à petites gorgées discrètes.

Après une tisane qui ravit bien des hôtes, je monte me coucher, bientôt suivie des autres pèlerins. Moins d'une heure plus tard, nous ronflons en dissonant. Je suis éveillée une première fois par le claquement d'une porte ou d'une armoire. J'ai le sommeil léger, c'est le pire ennemi de tout mon périple. Quelques dix minutes plus tard, je m'apprête à me rendormir lorsqu'un bruit de plancher me fait sursauter. Cela vient de l'alcôve des français. L'un des deux se déplace. Je ne vois personne sortir de là pourtant. Quelle idée de se lever en pleine nuit si ce n'est pas pour aller aux toilettes ! Mais peut-être ont-ils des toilettes privées, en plus de leur lit double ? Quelle veine !

Minuit. à nouveau du bruit dans l'alcôve. On s'y lève, on marche sur le parquet et à nouveau un grincement de porte. Minuit cinq, un pas plus fluet suivi d'un grognement de la souris et d'un claquement de porte.

2 heures, je me réveille en sursaut. Ca se dispute dans l'alcôve. Les voix feutrées me bercent bientôt. Les bras repliés sous mes côtes, je sombre à nouveau dans la faible chaleur que mon corps a su produire.

4 heures du matin. Là bas dans leur alcôve, mes deux congénères grognent encore. Quelle image de notre pays vont-ils donner ! Cette fois, à en croire les pas, c'est l'homme qui s'est levé. Je n'en puis plus de leur manège. Je me tire du lit et vais leur demander, une fois pour toutes, de respecter le sommeil des autres, déjà mis à mal par cette température.

La nuit est froide, mais belle. Je me lève sans sortir de mon mince duvet. Aucune des fenêtres n'a de rideaux. La lune passe à travers les carreaux étincelants et inonde d'une pâle lumière notre grande chambre où une dizaine de corps recroquevillés ont trouvé le sommeil. Mon voisin de gauche, couché en chien de fusil, a enfilé son sweat et ronfle, capuche serrée sur le front. A droite, une femme a rabattu le drap du lit contre elle, comme pour en faire un suaire. L'une des fenêtres, qui laissait passer un mince filet d'air, s'est vue affublée d'une serviette de toilette. Un camp de réfugiés qui, heureusement, trouvera meilleur gîte demain, à n'en pas douter.

J'entrouvre le rideau de l'alcôve, sans même prendre le temps de m'annoncer et attaque aussitôt :

- Que se passe-t-il ici ? J'aimerais dormir un peu.

- Il fait beaucoup trop chaud, explique l'homme d'une voix rigide et autoritaire, debout devant la fenêtre qu'il vient d'ouvrir.

Trop chaud ! Quel dingue ! Je frisonne.

- Mais non, il fait bien trop froid, murmure la souris dans son lit.

J'envie cette femme emmitouflée dans son sac de couchage et celui de son homme.

Elle continue d'une voix triste qui me fait pitié :

- Referme vite, Roger, tu vois bien que je grelotte dès que tu ouvres.

A regret il obtempère et referme la croisée, probablement gêné de se montrer égoïste devant moi.

- Ah, soupire-t-elle, ça va déjà mieux.

- C'est bien pour toi, Thérèse. Je vais crever de chaud fenêtre fermée, moi !, bougonne-t-il en revenant vers le lit.


Je reste bouche-bée, un instant, contemplant cette fenêtre, objet de tant de litiges, de tant de tapage dans ma mauvaise nuit. Enfin, retrouvant ma voix, je les regarde avec aberration :


- Mais enfin ! Vous voyez bien qu'il n'y a plus de carreaux à cette fenêtre !


Illustration : La maison jaune, "la rue". Vincent Van Gogh, 1888. Huile sur toile.



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