L'invité caché


À table, l'autre jour, Maman racontait comme elle aime avoir l'oreille qui traîne. Je crois que je tiens d'elle. C'est fantastique d'entendre la conversation des autres sans qu'ils le sachent !

Elle se rappelait une fois où, à demi-assoupie dans la chambre d'amis de ses futurs beaux-parents, elle les entendait, depuis la cuisine d'où flottait une délicieuse odeur de café frais, vanter ses mérites et s'émerveiller ensemble de la manière dont, depuis qu'il avait fait sa connaissance, leur fils avait mûri. Attendrie, encore somnolente sous une couette dodue, elle se laissait bercer par ces belles paroles, sans penser à se lever. Elle s'était demandé, tout de même, comment ils réagiraient s'ils se savaient entendus ! Ils ne se doutaient pas du tout qu'elle était là, dans la pièce d'en face. Il avait fallu qu'arrive leur fils, quelques minutes après, et qu'il leur demande de parler moins fort, expliquant comment une panne de moto l'avait contraint la veille au soir à ne pas raccompagner sa fiancée chez elle.

J'aime bien cette histoire, elle est touchante. J'aime aussi entendre la voix de Maman, faible mais enjouée. J'aime quand Maman chante en repassant, sans savoir qu'on l'écoute. J'aime la surprendre quand elle dit à Papa combien elle l'aime. Maman évoquait l'autre jour, avec lui, cette fois où elle l'avait entendu dire, au téléphone à un copain, à quel point il était pressé de la retrouver à la descente du train. Elle se rappelle leur joie quand elle était arrivée devant lui, tout souriante, juste à ce moment-là !

Je comprends qu'on puisse aimer écouter sans être vu. Je comprends qu'on veuille rester le plus longtemps possible l'invité caché qui se repaît de ce qu'il entend. Mais entendre qu'on est attendu, ce n'est pas tenable !

Ainsi lorsqu'hier, en plein dîner avec des amis chers, mes parents ont avoué qu'ils étaient impatients d'avoir un enfant, je n'ai pas résisté ! J'ai donné soudainement à Maman sa première et terrible nausée, sans discrétion aucune, trop content de me savoir attendu et déjà aimé alors qu’ils n’avaient pas encore deviné ma présence.


illustration : Madame reçoit (1908), Rémy Cogghe.

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