Jackie Jacasse

Dernière mise à jour : août 26

Je m'appelle Jackie, j'ai 48 ans. Dans mon enfance, on me surnommait Jacasse, ça m'allait très bien. Je m'étonne souvent qu'on ne m'appelle plus ainsi car je parle toujours autant. En marchant, à la pause, au refuge, sous la douche si le bruit de l'eau n'empêchait pas les autres de m'entendre. La nuit je ne parle pas mais je ronfle paraît-il. Mais comme je suis loin d'être la seule dans les dortoirs des gîtes et refuges, je crois que personne ne m'en veut.


Depuis deux jours, je marche avec Christophe, pèlerin confirmé qui avale en temps normal ses 35 kilomètres par jour mais qu'une douleur au genou force à réduire l'allure. Christophe est un taiseux qui écoute posément. Je crois que mon verbiage l'amuse, le détend. À propos de tout ou de rien, je retrouve un souvenir et le partage, je questionne, bavarde, papote. J'aime quand on m'écoute sans broncher, comme Christophe. J'aime aussi rencontrer d'autres pies jacasses, c'est comme si les entendre rechargeait les batteries de mon moulin à paroles.

Pour notre pause déjeuner, nous avons été accueillis par Francis, joyeux septuagénaire qui nous a offert l'ombre de son platane en complément du café qu'on lui a acheté. Par Francis, sa poule russe, son coq blanc, son chat Jasmin et le caniche blond sale de sa femme, partie chez leur fille, qui vient d'accoucher, sans même avoir eu le temps d'arriver à la maternité ; c'est une belle petite fille, cueillie par sa grand-mère avant l'arrivée de l'ambulance. Francis et sa ménagerie remplissent mes oreilles, mes batteries se rechargent au maximum ; Christophe s'amuse en silence de ce duo de pies. Tout en rangeant le reste de ses provisions, en se crémant le genou et en réenfilant ses chaussures, Christophe ne perd pas une miette des anecdotes trépidantes de notre hôte.

Sentant que le départ approche, Francis s'enquiert de notre périple.

"Vous dormez à Saint Jean ce soir ! Alors ça va ! Encore une grosse dizaine de kilomètres, le GR suit la route goudronnée. Y'a juste une côte, au début, d'ici 2kms 5 environ, mais pas dure hein, vous allez à peine la sentir. Après du plat, tout plat, et même sur la fin, ça descend. D'ici deux heures, vous..."

Francis ne finit pas : un pèlerin passe, il va lui offrir son ombre et essayer de lui recaser un café à un euro.

"L'écoute pas, me souffle Christophe, on s'en va !"

Comment ça, ne pas l'écouter ? Et puis quoi encore : ne pas lui laisser la pièce promise pour son café ? Ah non ! Ce n'est pas dans mes habitudes ça, monsieur Christophe ! J'aime qu'on m'écoute, alors j'écoute ! C'est une question de respect ! Et puis les infos des types du coin, c'est toujours bon à prendre ! Les autochtones sont...

Je m'arrête à mon tour. Francis se tourne vers nous :

"Les affaires, hein, désolé..." lâche-t-il en rejoignant sa cafetière.


Nous saluons le jeune pèlerin qui nous remplace sur la table de pique-nique. Je donnerais cher pour savoir si lui aussi aura l'histoire de la petite fille toute neuve, née dans les bras de sa grand-mère, sur le pas de la porte. Je questionne Christophe à ce sujet. Il n'a pas d'avis sur la question. J'échaffaude à voix haute diverses hypothèses qui nous occupent durant trois petits kilomètres. Voici enfin la montée, belle côte en vérité, qu'on va sentir passer. Après cela : du plat, que du plat, même un peu de descente.

- Pourquoi tu ne voulais pas qu'on le laisse parler, ce Francis, Christophe ?

- C'est que...

- Que tu étais pressé et qu'il te cassait les oreilles, et que tu voulais qu'on parte ! Vous, les taiseux, vous ne savez pas ce que c'est quand on nous fait taire ! Vraiment c'est lui manquer de respect. Et puis, ça lui faisait plaisir de nous partager son expérience, de nous rassurer sur le chemin, de nous guider, en quelque sorte. Tu vois, sans lui on ne saurait pas ce qui nous attend. Maintenant on est tranquilles, on sait que le plus dur est fait jusqu'à ce soir.

- Hum...

- Septique ! Francis sait de quoi il parle, il est d'ici, il la connaît bien, la route vers Saint Jean, il a dit qu'il y a travaillé plus de 15 ans ! Il faut faire confiance aux autochtones, ils savent de quoi ils parlent !

- Jackie, si tu as un lac à traverser à la nage, tu écoutes les conseils d'un nageur ou ceux d'un marin ?

- Qu'est ce que tu racontes ?

Heureusement que Christophe n'est pas bavard, on ne comprend pas ce qu'il raconte, sa conversation serait intellectuellement épuisante.

- Le nageur et le marin connaissent tous les deux le lac. Mais seul le nageur le connaît de l'intérieur. Ton Francis n'a pas des jambes de randonneur. Il va peut être à Saint Jean quatre ou cinq fois par semaine mais jamais pedibus.

- Bah... Il sait ce qu'il dit quand même...

- Alors comment tu expliques la montée qui serpente, devant nous ?


Au carrefour, les bandes blanche et rouge du GR nous emmènent effectivement en pleine montée, aussi belle que celle que nous venons d'achever...

Christophe sourit ; pas à l'idée de grimper : son genou est encore douloureux. Il sourit d'avoir raison. Il y a des années qu'il sait, lui, qu'il faut se boucher les oreilles quand un automobiliste s'avise de nous décrire le chemin vu de sa confortable bagnole.


Six belles côtes lui donneront raison avant l'étape du soir. Je me tais. Sur ce sujet du moins. Parce que toute cette histoire me rappelle la fois où à vélo, avec mes sœurs, quand j'étais petite (on venait d'emménager à la campagne, près de Poitiers, tu connais ?) j'avais crevé en haut d'une crête, en plein cagnard. Je l'ai déjà raconté hier ? Ah... Mais il faut dire que je suis bavarde ! On m'appelait Jacasse.


Christophe sourit.


Avec une pensée non-rancunière pour Jean-Louis, sa poule et Simba.

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