Inutile ?


Paul Gigou, Paysans devant la sainte-Victoire (détail) 1867

Je me sentais inutile. C'est dur. Dur pour un homme qui a fait du service sa raison d’être. C'est dur à 76 ans, lorsqu'on a été patron, élu, président d'association, juré d’assise, père, époux.


Sur le chemin, les jours précédents, j'avais été utile. Traducteur, soignant, guide, prêteur de bâtons en descente ou d'eau en montée, j'avais toujours eu un rôle. Pas un jour, pas une rencontre sans utilité.

Mais ce jour-là, nada. Pas un chat assoiffé, pas une mamie perdue, pas un cœur qui a besoin de s’épancher, pas une seule Tchèque en quête de traducteur. J’ai croisé du monde mais je n’ai pas croisé un seul prochain à aider, uniquement des personnes se suffisant à elles-mêmes. Même cette jeune femme visiblement un peu perdue mais qui préférait se fier à son GPS qu’à moi… Je me sens vieux, périmé, remplacé par des applis et par la technologie. À présent, je marche inutilement le long des champs de blés poussiéreux, je marche pesamment. Comme le chemin semble moins long quand je donne un coup de main, le temps semble plus rapide quand il faut rendre service.


J’arrive à quatorze heures à l’étape, c’est tard dans cette Castille brûlante de soleil et de poussière blonde. Fatigué et de mauvaise humeur, je me précipite sous la douche.

Quinze heures, à l’ombre d’un saule pleurnicheur, dans le jardin du gîte. Ça roupille pesamment sur quelques transats ou dans la fraîcheur des dortoirs. Chacun a ce qu’il faut, pas un affamé à dépanner avant que ne rouvrent les commerces, pas un pied à panser.

Soudain un accent italien et juvénile rompt la torpeur de cet après-midi. C’est un grand escogriffe blond et cuivré qui sort des douches. Il doit avoir vingt ans et me tombe dessus avec une joie débordante.

- C’est you ! Grazie mille! Merci, thanks. Oggi, vous avez aidé moi beaucoup !


Non seulement je fus inutile aujourd’hui mais en plus on me confond avec un type très utile, très serviable, un bienfaiteur dirait-on. C’est le comble !


- Tu confondi. Questa è un’altra persona.

- No ! Sei tu ! Vous êtes devant moi et moi voulais arrêter, rentrer à Roma. Sonon stanco ! Volevo arrendermi. Mais, vous marchez devant moi et vous me motive molto. Je disais à moi dans ma tête : « Coraggio Carlos, no sei solo ». Et moi veux continuer adesso !


Serviteur inutile, je me décourageais, frustré de ne pas porter de fruits. Cinq cents mètres derrière moi, marchant d’un même pas, il prenait courage par moi. J’étais utile sans rien faire mais en étant. Souvent l’être prévaut sur le faire. Voilà ce que ce garçon, vint m’apprendre ce jour-là. Demain peut-être, c’est lui qui motivera, sans le savoir, un pèlerin fatigué, mettant ses pas dans les siens.





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