Hector

Dernière mise à jour : août 2

Il y avait déjà un an que l’on nous parlait de ce garçon. Dossier scolaire parfait, comportement exemplaire ; recrue idéale.

Myopathe, comme bien d’autres, à la santé déclinante, évidemment. Ne se voyant pas entrer dans un collège classique, commençant lentement à perdre pieds dans son école de quartier : trop lent, trop fatigué, lassé d’être le différent pour qui l’on aménage tout, lassé d’être objet de gentille pitié de la part des fillettes et de discrète jalousie de la part des garçons rêvant qu’une belle rousse écrive pour eux.


Nous nous réjouissions de le recevoir. Enfin un calme, un travailleur, un apaisé. Professeur principal de sixième, je venais de passer une année terrible à canaliser la violence d’Hélie, l’hypersensibilité de Romain, la médisance de Graciane, l’hyperactivité de Sidonie. Une année à surveiller sans cesse les mains baladeuses et voleuses de Stéphane et à trembler que n’apparaisse une crise chez Sicou. Je voulais des gamins sereins, bien dans leurs baskets ou leur fauteuil. Je voulais redevenir professeur et non berger-allemand.

On ne nous avait pas menti : Hector est un collégien idéal. Interne toute la semaine (sa famille habite Sartrouville, trop loin d’ici) il ne perd pas pour autant son sourire lorsqu’arrive le soir. Sa petite sœur lui manque un peu, elle a trois ans et des bouclettes adorables mais il patientera jusqu’à vendredi soir. La patience, Hector n’en manque pas. Des années il a attendu de n’être plus fils unique et la petite sœur a fini par arriver. À présent il attend un petit frère. La dernière échographie a confirmé la veille de la rentrée que ce bébé est un garçon. Hector a déjà prévu un cadre au-dessus de son lit d’internat, pour mettre la photo de son petit frère.


Déjà un mois que les cours ont débuté. Ma classe de sixième est exemplaire. Pas de conflits en classe, pas d’insultes aux professeurs, pas de vols ou de moquerie. Un ou deux retards injustifiés, une tentative de triche, une légère insolence ; de vrais bons gamins comme j’ai dû l’être à cet âge.

Hector vient d’être élu délégué de la classe, sans surprise. Ce gamin sait se faire aimer par tout le monde. Regard malicieux et sourire coquin, boucles brunes en désordre. Ses parents en sont dingues. Ça a été douloureux pour eux de l’inscrire ici, si loin de chez lui. Mais il est déjà comme un poisson dans l’eau et s’apprête à passer quatre années dans un établissement scolaire qu’on dirait fait pour lui, sur mesure s’il n’y avait pas la distance.


Samedi après-midi à la gare de Sartrouville, à moitié vide en cette heure creuse ; je sors de chez ma grand-mère. Un bolide à six roues, lancé à toute vitesse, longe la voie. C’est à n’en pas douter le fauteuil d’Hector, reconnaissable à la figure de Naruto dessinée dans le dos et à sa carlingue turquoise. Ce sont d’ailleurs bien les boucles de mon élève qui dépassent de l’assise. Mais à cette vitesse, seul et si près de la voie, ce ne peut être le joyeux garçon de onze ans que je connais.

Je m’élance pourtant à sa suite, le rattrape bientôt et ôte sa main du joystick.

- Hector !

Le visage qu’il tourne vers moi est celui d’un dragon. Les yeux sont rouges, non pas de feu mais de fièvre ou de larmes qui ne savent pas sortir. Ses boucles sont aplaties sur son front en sueur, ses lèvres gonflées n’ont plus rien de souriant, de joyeux, de taquin.

- Hector !

Il n’a pas le temps de répondre, un train traverse la gare à toute allure, express vers Paris, nous striant les oreilles et me décoiffant. Sur le quai, une femme accourt, affolée. Elle propose son aide, généreuse inutile dont le cœur palpite aussi vite que le mien.

Voici qu’Hector se met à hurler, il tape des poings, me frappe tant qu’il peut, assène de violents coups de crâne contre son appui-tête. La violence des élèves, ça me connait. J’ai été une camisole vivante l’an dernier avec Hélie et Sidonie. J’ai récolté des bleus et des réflexes de protection, de la patience et du sang-froid. D’un brusque mouvement du poignet, Hector réussit pourtant à échapper à ma poigne et à faire avancer son fauteuil. Vingt centimètres de plus et il nous envoyait tous les deux sur les rails ! D’un coup de pied je débraie son fauteuil, pour mettre le garçon hors d’état de se nuire.

La femme s’est éloignée aux premiers coups donnés par Hector. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle n’aurait pas eu mes réflexes probablement et serait, à ma place, tombée sur les rails, écrasée peut-être par le poids du fauteuil.

- Tu m’empêches de mourir ! hurle-t-il.

Je ne suis plus le professeur qu’on vouvoie, je suis un obstacle qu’on insulte.

- Mon père va te tuer, pétasse ! Laisse-moi sauter ! Laisse-moi me tuer !

Il voulait jeter son fauteuil sur les rails, juste avant le passage du train express. Il avait repéré l’heure exacte, il connaissait l’entrée accessible à son fauteuil, il avait même pris un billet sur son argent de poche pour accéder au quai. Nous avions repéré en classe comme il est malin pour son âge, et sûr de lui.

- Mon père va te tuer, répète-t-il en me fixant dans les yeux, voyant que ses insultes me laissent indifférente (il ne se doute pas que ses camarades de l’an dernier m’ont aguerrie sur ce sujet).

- Me tuer ? Me tuer pour t’avoir empêché de faire une grosse bêtise ?

- Oui ! Mes parents seraient contents si j’étais mort ! Et s’ils avaient le droit de me tuer, ils le feraient !

J’ai déjà rencontré ses parents en début d’année. Homme droit et généreux, qui encourageait son fils à prendre son envol et rassurait son épouse. Femme douce et aimante, caressant d’une main les boucles de son garçon et calmant de l’autre main un coup de pied de l’enfant à naitre. Comment Hector peut-il imaginer que ses parents voudraient le tuer ?

- Tu as dû entendre une parole faussée. Tu sais, quand on est en colère, on dit des choses qu’on ne pense pas… quand on est très triste ou très fatigué aussi ! Mais tes parents t’aiment, Hector, tu as dû mal interpréter leur discussion.

Il ne décolère pas, me hurle au visage que c’est faux, que ce sont des assassins.

- Ils ont tué mon frère !

Son petit frère est né sans doute, trop jeune, beaucoup trop, à cinq mois de grossesse, et il n’aura pas vécu… Une fausse couche qu’il ne comprend pas et qui le blesse profondément. Comme je le comprends, pauvre garçon qui rêvait d’être le grand frère qu’il n’a pas eu !

- Ta maman a fait une fausse couche, Hector ? Le bébé est…

- Mort ! Ils l’ont tué ! Ils avaient le droit. Moi ils n’ont pas le droit de me tuer mais s’ils avaient su pour moi, s’ils avaient fait la piqure qui permet de savoir si le bébé est myopathe, ils m’auraient tué aussi !

Je commence à comprendre. Madame est porteuse du gène de la myopathie ; attendre un nouveau garçon c’est prendre le risque de mettre au monde un enfant myopathe. Les médecins ont proposé une amniocentèse puis, étant donné les résultats, une intervention médicale de grossesse.

- Alors ils disent qu’ils m’aiment, mais c’est faux !

Il tape du poing sur sa cuisse, il y met toutes ses forces, les larmes enfin jaillissent de ses yeux rouges. C’est de la douleur, de la colère, de l’impuissance, un sentiment de tromperie et d’abandon.

- Ils disent qu’ils m’aiment et que j’ai du courage pour faire que ma vie soit belle. Mais ils m’auraient tué s’ils avaient su ! Mon petit frère ils l’ont tué ! Papa dit que la grossesse est interrompue… Mais c’est pas vrai : il est mort. Sa vie est pas en pause, elle est finie ! Maman dit que c’est les médecins, que c’est pas eux. Mais ils sont bien capables de tenir tête aux médecins quand ils veulent !

Comme il est grand cet enfant de onze ans ! Comme il est mâture, comme il a tout compris… C’est pour cela, sans doute, pour cette maturité et cette finesse quasi intuitive qu’ils connaissent (et que je suis étonnée de rencontrer chez tant d’adolescents myopathes) que ses parents n’ont pas cherché à lui mentir, à lui faire croire que le bébé était mort de sa belle mort. Quels cons ! De toutes façons il aurait compris, un jour ou l’autre ; il est malin…

Je laisse Hector hurler, pleurer, taper et retaper son poing contre sa cuisse ou son genou, à s’en faire mal. Je passe ma main dans ses cheveux mouillés de sueur, sur son visage rose mouillé de rage. Que pourrais-je faire d’autre ?


En courant, arrivent bientôt un agent de la gare et son père. Comment le père de famille a-t-il compris où était son fils ? Hector avait-il laissé un indice, une parole d’aurevoir à l’innocente petite sœur tant aimée, qui aurait mis son père sur la piste ? Je ne cherche pas à le savoir.

Je ne peux rien dire, un nœud géant a lié mes cordes vocales. Ma main laisse les boucles brunes et chaudes. Je laisse le père et le fils. Les mains moites et le cœur en berne, je pleure en montant dans le train. Larmes d’été silencieuses, comme le goutte-à-goutte d’un robinet au joint usé.

Rendez-moi des Romain, des Graciane, des Stéphane. Rendez-moi Sicou ou Sidonie. J’en baverai mais je me battrai. Rendez-moi les punitions, les avertissements, les longues discussions, les contrats échafaudés patiemment avec chaque élève, les efforts qui payent et ceux qui ne payent pas, les crises de nerfs et engueulades, les exclusions et conseils de discipline. Tout plutôt que ce gamin qui hurle et qui pleure, à juste raison et pour qui je ne peux rien faire. Tout plutôt que cet autre, condamné par sa myopathie à mourir avant d’être né.


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