Gueule cassée


Il n'y a plus de gueules cassées des tranchées sur qui on se retourne dans la rue. Il n'y a plus de ces anciens soldats repoussants qui font faire des cauchemars aux enfants et inspirent pitié aux adultes.

Pourtant, malgré les prothèses et les opérations, quelques personnes ont en guise de bouche un trou béant comme eurent bien des malheureux poilus.

Je connais une de ces personnes. Edgar. Même son prénom le rapproche de la Grande guerre. Mais il ne doit pas sa bouche broyée à je ne sais quel gaz moutarde. Il fut gravement électrocuté il y a sept ou huit ans. Pourquoi est-ce sur son visage que ce sont concentrés les dégâts ? D'autres perdent les quatre membres ou sont brûlés intégralement.

Il faut absolument que j'aille chez Edgar aujourd'hui. La visite de ses amis est primordiale pour son moral et, en cette période de vacances, nombreux sont ceux qui n'ont pu venir le voir. Une chose m'ennuie. J'ai ma petite-fille chez moi ; Aziliz, fillette de cinq ans au caractère bien trempé, qui n'a pas sa langue dans sa bouche (au moins a-t-elle une langue, elle). Sa présence m'épuise et m'enchante. Elle fait des scènes pour presque tout et s'autorise des remarques sur ce qui ne la regarde pas. Vingt minutes à marchander l'autre soir pour qu'elle se lave les dents : la demoiselle quémandait une sucette en récompense ! Plus d'un quart d'heure à parlementer ce matin pour obtenir qu'elle se laisse coiffer. J'ai dû ruser en lui promettant de lui faire une queue de poulain au lieu d'une queue de cheval !

Emmener Aziliz et son petit caractère chez Edgar me chiffonne. Mais je ne veux pas renoncer à faire cette visite à Edgar ; je ne veux pas lui refuser ce plaisir.


La technologie permet à Edgar d'avoir une vie sociale. Une synthèse vocale nous rapporte tout ce qu'il écrit et la conversation est presque fluide malgré la voix un peu mécanique de la machine. Il n'en reste pas moins qu'Edgar n'est pas agréable à voir et à sentir. Il a essayé quelques prothèses qui lui ont blessé les joues et abîmé la mâchoire. Il a refusé les masques et les bandages sous lesquels il ne se reconnaissait pas. Tout au plus remonte-t-il son écharpe lorsqu'il sort. "Pour ne pas attraper froid", dit-il. Pour ne pas scandaliser les passants aussi, j'imagine, même s'il ne l'avouera pas.

Edgar est du genre à ne pas montrer ce qu'il ressent. C'est d'autant plus vrai maintenant qu'il n'a plus de visage. Il ne lui reste que ses beaux yeux bleus, c'est déjà ça. Des yeux qui n'ont jamais eu une seule larme en public et qui font l'unique beauté de cette face béante.

Aziliz est sensible au beau, je vais lui dire de ne regarder que les yeux, pas le reste... Comme j'aurais préféré avoir quelqu'un pour la garder ! J'ai demandé son avis à ma fille, sa mère. Elle m'a répondu qu'on ne cache pas la vérité aux enfants et que cette rencontre la fera mûrir. On voit bien que ma fille n'a jamais croisé Edgar ! Un crâne brûlé et strié de cicatrices boursouflées, deux pépites bleues sous des sourcils semblables à des paillassons usés et surplombant un trou marron et noir, vaguement parsemé de peaux roses, résidus de l'intérieur de ses joues. Ma fille ne s'est jamais trouvée en présence d'une gueule cassée qui n'a plus de nez pour sentir la désagréable odeur que les crèmes n'arrivent pas à cacher. Nos entrailles sans doute ne sentent pas bon mais nos orifices sont petits et discrets, ne laissant passer que très peu d'odeurs. Le trou qui lui sert de visage laisse sortir quelques effluves d'estomac que lui ne renifle pas.

Allons, ma petite fille survivra. Elle en verra d'autres. Peut-être serais-je quitte pour quelques cauchemars les nuits à venir, avant qu'elle ne rentre chez ses parents... Avant de partir, je lui explique longuement l'état de santé d'Edgar et la manière dont j'attends qu'elle se comporte.


Allons, nous y voilà. Je me souviens de la deuxième fois où je suis allée voir Edgar à sa sortie de l'hôpital. Pas la première. Car à la première je ne l'imaginais pas si défiguré et allais chez lui d'un pas léger, heureuse de le savoir enfin loin de l'hôpital. Quel choc ! Et quel combat en moi-même pour y retourner. Je ne voulais pas revoir ce trou, je refusais de l'avoir à nouveau en face de moi. Je ne pensais plus qu'à cela sur le chemin ; raide et crispée, je marchais à petits pas, sans écouter les crampes de mon ventre noué. Je rêvais de devenir subitement aveugle, convaincue que c'était désormais la seule manière de lier une nouvelle amitié avec Edgar.

Depuis je me suis habituée, malgré tout. Edgar a une telle personnalité qu'on finit, lorsqu'on le connaît bien, par oublier son apparence. Mais aujourd'hui les maux manifestant mon stress m'assaillent à nouveau. Aziliz trottine à côté de moi, commentant tout ce qu'elle voit de sa petite voix de pie : un oiseau à la griffe manquante, un chien habillé comme sa maîtresse, une voiture rouge qui ressemble à celle de la maîtresse. Va-t-elle se taire ? Va-t-elle cesser ? Ah je n'aurais jamais dû l'emmener. J'aurais dû reporter cette visite à Edgar ! Je ne supporterai pas qu'elle fasse ainsi sa pipelette chez lui, qu'elle ouvre trop grand ses yeux et sa bouche... Trop tard, nous y voici... Allons ! J'ai la même angoisse que lorsque je présentais, il y a quarante-trois ans, mon fiancé à mes parents.

Une dernière recommandation à Aziliz et je sonne à la porte.

Miracle, elle ne dit rien de désobligeant, n'a pas de regards indiscrets. Elle accepte le gâteau et le jus d'orange que lui apporte Edgar, elle offre son merci le plus spontané et s'installe sur le tapis pour plonger dans un livre de contes que j'ai apporté pour elle. C'est de son âge, elle a une passion pour Blanche-Neige, Raiponce et Belle.

Une bonne heure passe. La visite enchante Edgar qui avait de nouvelles lectures à me conseiller et deux tableaux à me faire admirer. Cet homme est un artiste, je crois que s'il daignait faire son autoportrait, même le trou qui lui a mangé la bouche deviendrait beau sous son pinceau. Aziliz a troqué son livre de contes contre des feuilles et des crayons.

Edgar l'observe puis se lève. Il regarde par-dessus les cheveux en désordre de ma petite-fille affalée sur le tapis (la queue de poulain n'a pas tenu plus longtemps qu'une queue de cheval). Voici qu'il enclanche sa synthèse vocale pour admirer le travail de la jeune artiste. Cet homme me sidère. Il se sait repoussant et s'approche tout de même en confiance.

- C'est la Belle et la Bête, explique-t-elle sans préciser que c'est de l'art abstrait.

Je n'aurais pas deviné, on voit vaguement deux bonhommes bâtons qui se donnent la main, l'un orné d'une crinière et l'autre affublé d'un vêtement rose.

- Et moi, demande la voix métallique, je ne ressemble pas à une bête ?

- Si, répond la dessinatrice en relevant la tête, mais Grand-mère veut pas que je le dise.

Je deviens écarlate. La honte me submerge mais le gargarisme qui sert de rire à Edgar retentit.

Ma petite pipelette ne s'arrête pas là, maintenant qu'elle a commencé à dire ce qu'elle pense, on ne pourra plus l'arrêter.

- Vous êtes pas très beau, Monsieur, mais vous êtes vraiment veinard. Vous n'êtes même pas obligé de vous laver les dents, vous, ou de vous coiffer !

Les yeux d'Edgar lui sourient amplement.

- Vous pouvez épouser Grand-mère, elle est toujours sévère pour les dents et les cheveux mais à vous, je crois qu'elle ne dira rien.

Cette fois c'est à moi que les beaux yeux d'Edgar sourient, amoureusement. Je demeure écarlate.

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