Encore un mot

Encore un mot, rien qu’un, que j’espère placer. Et pourtant ce sont d’autres qui sortent de ma bouche, rien que de ma bouche alors que celui-ci devrait sortir du fond de mon cœur.

Qu’il est dur à dire ce mot que je rêve pourtant de prononcer !

Depuis ce matin il m’habite, il me hante. Depuis ce matin je me promets de te le dire, pour m’en débarrasser, en quelque sorte, pour être sûr d’être aimé, aussi, évidemment.

Voici un bon quart d’heure que je parle déjà. Que je parle, parle et parle encore. Une vraie pie. Toi tu m’écoutes, en apparence. Ça ne doit pas vraiment t’intéresser mes histoires, en réalité. Chaque jour c’est un peu la même chose que je te raconte ; tu dois t’en lasser, non ? Comment ne te lasses-tu pas de ma passion pour le foot, de ma manie de toujours te rapporter les bonnes blagues de Tom à la cantine, de mes rêves d’astronomie ? Ce ne sont pas des sujets qui te passionnent et pourtant tu écoutes, même ce soir où tu attends d’autres mots de moi. Comme tu dois m’aimer pour ne jamais te lasser de m’écouter !

À quoi penses-tu, ce soir, assise près de moi, si proche de moi, presque pelotonnée contre moi ? Tu ne réclames rien, tu attends. Au fond sans doute as-tu entièrement confiance en moi. Tu me connais assez pour savoir que je vais le dire, ce mot. Mais tu dois trembler à l’idée que nous nous séparions pour la nuit sans que je te l’aie dit. Depuis ce matin, patiente, tu l’attends… Et moi, orgueilleux, j’ai changé de sujet, j’ai gavé tes oreilles de broutilles inintéressantes. Mais tu le sais bien que je suis toujours ainsi ; tu me connais tellement ! Je noie le gros poisson sous des kilos de vase. Tu te souviens l’autre dimanche, lorsque je t’ai offert ces belles fleurs blanches cueillies exprès pour toi ? J’étais si fier de te les apporter et pourtant si tremblant de rougir en entendant tes remerciements… Comme d’habitude j’ai botté en touche, m’activant à la recherche d’un vase et d’eau pour ne pas écouter les mercis que ta douce voix m’offrait !

Ah, comme tu es patiente avec moi. Depuis si longtemps que l’on se connait, tu sais comment je fonctionne. Et moi je sais que bientôt, par un geste ou une câlinerie dont tu as le secret, tu vas m’aider à me détendre et à lâcher ce mot enfin, ce mot qui me brûle le crâne depuis ce matin et qui empourprera mon cœur de joie quand enfin je l’aurai dit !

Voici que tu te penches un peu vers moi, faisant semblant de prendre congé, parce qu’il est tard. Je vais perdre l’occasion de parler, je vais passer une nuit terrible, à ressasser ce mot au milieu de mes pleurs peut-être. Il faut saisir l’instant, et tu te doutes que je vais le faire. Pourquoi sinon prendrais-tu tout ce temps pour poser tes lèvres rouges sur ma joue, pourquoi tes beaux yeux bleus maquillés brilleraient-ils ainsi ?

Enfin mes bras sont autour de ton cou. Enfin tu me souris et je me sais aimé. Ce mot enfin, il sort de mes tripes, par ma bouche tremblotante :

- Pardon.

Je n’ai pas besoin de te dire pourquoi. Une maman devine tout. Tu sais bien que c’est moi, pas ma sœur, qui ai pillé le placard des bonbons ce matin avant l’école.

- Pardon Maman.

Tu souris à ton petit repentant, à ton petit orgueilleux de dix ans qui chaque fois tarde tant et tant à demander pardon à sa maman. Tu m’embrasses sur le front et moi, paisible, je lâche ton cou pour me lover sur l’oreiller, presqu’endormi déjà.


Nouvelle primée au concours "J'ai oublié de te dire", de l'association Lire sous les Halles.


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