En cage

18 ans, la vie devant elles ! Désir d'autonomie, d'indépendance ; besoin d'argent pour assouvir ce désir. L'une comme l'autre bosse à l'usine du canton. Elles passent la nuit à aligner les steaks congelés dans des étuis de carton. On ne parle pas beaucoup dans le brouhaha produit par la machine. Quand on a avancé assez vite ou que la machine est en panne, on se laisse aller à quelques confidences. Elles viennent d'avoir leur bac toutes les deux, même mention assez bien, pas de fierté particulière, juste la joie d'avoir fini l'enfance et une peur non avouée de l'âge adulte, cachée sous les rêves tremblotants. Une soif tue d'affronter la vraie vie, de prendre son envol.

Pause clope ou café, on réchauffe en silence les doigts gelés où naissent des engelures en cette fin de juillet ; on étouffe un bâillement en pensant aux chanceux en boîte de nuit ou dans leur lit. Bientôt la cheffe d'équipe jette un coup d'œil à l'horloge : 2 heures du matin ; il faut y retourner, jusqu'à 5 heures. Les clopes s'éteignent sur le parking, les bouches soupirent, les charlottes, mitaines et gants de plastique sont vites enfilés, les cartes de pointages bipent les unes après les autres tandis que la machine est relancée.

Dernier jour pour les deux bachelières.

« Enfin les vacances », pensent-elles toutes deux en silence, au vestiaire où pour la dernière fois en cette aurore du 10 août, après un mois de nuits blanches et froides, elles enlèvent leur écharpe, leur polaire et leurs mitaines.

Elles arrivent en même temps au parking, l’une le casque à la main, l’autre les clefs de voiture en poche.

« Bonne chance pour tes études », ose la blonde, timidement, en s’asseyant sur son scooter.

« Mes études ? J'ai changé d'avis. Je pars en vacances un mois et puis je reviens travailler ici. » Elle est sur le pas de porte de sa voiture, presque assise déjà. L'autre relève le visage étonné.

- Ici ?

- Oui, c'est bien payé. J'étais prise en BTS mais...

- Ça ne te plaît plus ?

- Oh, si, ça avait l'air bien, et mes parents m'avaient trouvé une chambre. Mais c'est à plus d'une heure de route, mon copain va me quitter si on peut se voir que le week-end. Tu comprends ?

Non, l'enfant blonde éprise de vraie liberté et d'amour sain ne comprend pas sa comparse, oiselle blessée par la vie, qui ne sait pas qu'un vrai amour donne des ailes et ne se vit pas en cage.

Mais l'incompréhension reste sur ses lèvres incapables de trouver les mots. Et l'autre, pressée de trouver le lit chaud où l'attend son geôlier amoureux, s'assied en voiture et lance un « bonnes vacances » avant de démarrer.

La chambre, Louis Icart (vers 1930)

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