Eloge trompeur

L'enterrement en pays Wallon, Félicien Rops (1833-1898)


Il a sept ans, c'est un garçon plein de vie et de joie, semant des bêtises bien malgré lui. Il n'est pas bien haut, pas bien sage mais il a l'âge de raison et précisément, il raisonne ; comme lui dit sa maman : "ça tourne là-haut ".

Il est à l'enterrement de son arrière-grand-mère. Tout au long de la messe il est égal à lui-même : il gigote sur son banc, roule sa feuille de chants en longue-vue, fait un pied de nez à sa sœur, échange un tir fictif de mitrailleuse avec un cousin. Il est égal à lui-même : il ouvre en grand ses yeux et ses oreilles, sans en avoir l'air.

"Je veux être mort", déclare-t-il quelques jours plus tard, tranquillement, entre le Babybel et le petit-suisse. Les visages blanchissent autour de lui. Qu'a-t-il ce petit ? Quelles pensées horribles l'habitent ? N'aurait pas mieux fait de l'éloigner de ce deuil, de l'envoyer en vacances et de lui dire au retour que Grandma est partie pour un très long voyage ? Faudra-t-il l'emmener voir un psy ? Aimait-il donc tellement Grandma qu'il n'imagine plus la vie sans elle ? Comment ne s'est-on pas rendu compte de son mal-être ces derniers jours ?

"Mais enfin Tom, articule péniblement sa mère. Ce n'est pas amusant d'être mort... tu voudrais rejoindre Grandma, elle te manque ?"

"Non, Maman, elle me manque pas, j'ai des souvenirs d'elle, et des photos. Je veux être mort pour qu'on dise de belles choses sur moi au micro ! Les bêtises des morts, ça ne compte pas ! Personne n'a raconté que Grandma râlait si tu oubliais le poivre et qu'elle était mauvaise joueuse au Scrabble ! On n'a dit que les belles choses d'elle : ses lettres envoyées pour nos anniversaires et l'argent donné à des associations ! Quand je serai mort, personne ne dira plus jamais que je casse tout, que j'abime tes rosiers et que mon cahier est plein de pâtés et de ratures ! Ce sera bien ! "

On lui explique, on veut le raisonner. Il n'en démord pas, un bel éloge funèbre, voilà son rêve. Il avoue même qu'hier soir pour s'endormir il s'est imaginé toutes les belles choses qu'on dirait sur lui, même si parfois, c'était un peu mentir.

Et puis au goûter tout à l'heure il s'est dit qu'il pouvait bien chiper un peu plus de chocolat puisque ça serait oublié, à son enterrement.

C'est la grande sœur, 11 ans, qui apporte la solution. Elle n'est pas bien veille elle non plus mais elle goûte déjà au sens de l'effort, à la joie d'une persévérance qui porte des fruits.

" Si je meure moi, il ne faudra pas parler de mes qualités ou de mes défauts. Il faudra raconter tout simplement mes efforts pour devenir quelqu'un de bien."

Agen, le 21 août 2020

1 commentaire

Posts récents

Voir tout