Confusion

Mis à jour : avr. 14


Je suis mort cette nuit. Plus personne ne parlera de moi au présent. Ce matin je me suis vu, mort dans ce lit d’hôpital. J’étais terriblement soulagé que les souffrances s’arrêtent, horriblement bouleversé à l’idée que mon nom soit rayé du monde des vivants. Ma mère pleurait, mon père ne parvenait pas à la consoler.


***


Après de longues minutes je suis reparti, au bras de Morgane. Sur notre canapé, je ne peux m’empêcher de regarder l’album-photos que Maman alimenta d’année en année. Elle tirait chaque photo en double pour ses fils doubles. Ici un Clément joufflu à table, là un Théo identique dans son parc. Là un apprenti cycliste aux baskets rouges, ici sa symétrie aux tennis vertes. Dans nos premières années, pour ne pas nous confondre, nous avions des tenues légèrement différentes. Il y avait toujours du rouge pour Théo et du vert pour Clément, les photos en témoignent.

Morgane me rejoint. Pas de larmes sur mon visage, juste quelques sourires tendres et parfois nostalgiques. Au fond de mon cœur, le sentiment d’un devoir accompli.

- Ce que vous étiez mignons ! Si semblables, si pareils !

- Sans le système de couleurs de Maman je ne saurais pas te dire qui est qui sur les photos.

- C’est vrai ? Même toi ?

- Ah oui ! Surtout moi… Je ne sais pas à quel moment on a compris qu’on était deux…

- Vous vous êtes déjà amusés à vous faire passer l’un pour l’autre ?

- Oui, en grandissant… C’était un jeu si facile… Personne ne devinait, absolument personne. On pouvait tenir des jours entiers. Mais ce n’était pas un jeu amusant car ça ne nous demandait aucun effort.

- Il faut tout de même répondre au bon prénom !

- Ce n’est rien ça… Toujours nous nous sommes retournés lorsque quelqu’un s’adressait à l’autre. Tu comprends, tout ce qui le concernait me concernait aussi, toutes les remarques que l’on pouvait me faire le touchaient en plein cœur. Non, personne ne devinait, personne ne nous différenciait sans hésiter.

- Jusqu’à l’accident.

Je me tais. L’accident. Il y a un peu plus de sept ans. Nous avions fini les cours, c’était l’été. Après cette année de prépa, notre avenir était flou et pas aussi beau que nous l’avions espéré mais nous ne voulions pas y penser. Nous étions partis randonner dans le massif des Monédières tous les deux, sans personne. Il y avait déjà deux jours que nous bivouaquions dans ce magnifique coin de Corrèze. Le sport, le grand-air, c’étaient nos passions, toute notre vie. Et cela nous offrait notre bulle où nous isoler régulièrement, à deux. Au lycée, à la maison, en soirées, nous étions ensemble bien sûr mais la société nous forçait à être deux. Nos traits de caractère semblaient si proches que nos bulletins scolaires étaient interchangeables malgré tous les efforts des professeurs pour nous séparer, nous plaçant dans des sous-groupes différents, nous incitant à ne pas suivre les mêmes options. Bonne idée de leur part, d’ailleurs : l’un a appris l’allemand en cours, l’autre l’italien, si bien qu’à présent, puisque nous avons toujours révisé ensemble depuis l’école primaire, je suis quadrilingue !

- Tu crois que j’aurais pu vous confondre, Clément, si l’accident n’avait pas tellement changé Théo ?

- Oh… Avec des « si » toute notre vie aurait été changée. Je ne te connaitrais sûrement même pas, ma chérie.

Cette question je ne me la suis même pas posée, mais la réponse est évidente, absolument rien n’aurait été pareil. À aucun moment je n’ai imaginé avec sérieux ce que serait notre vie sans l’accident ; je suis trop terre à terre. Mon frère et moi avons appris à prendre actes des faits irrémédiables sans les discuter, et en en tirant le meilleur parti possible, sans revenir sur le passé.

J’ai rencontré Morgane dans le cadre de mon travail. Elle est juriste aux aéroports de Roissy ; je suis pilote de ligne. Elle n’a jamais connu mon frère autrement que dans son fauteuil, luttant contre toutes les complications qui viennent d’avoir raison de lui. Il n’y a que deux ans que j’ai rencontré Morgane, c’est-à-dire cinq ans après le drame qui a brisé la colonne vertébrale de mon frère. Cet accident aurait pu arriver à n’importe lequel de nous deux. Nous avions le même niveau sportif, la même endurance, la même corpulence, le même amour de l’aventure. C’est son pied qui a glissé sur le gravas au bord du chemin, c’est son corps qui a chuté de dix mètres, c’est sa colonne vertébrale qui a frappé le caillou fatal.

En à peine deux minutes, j’étais auprès de lui. Il était pleinement conscient, immobilisé par la douleur et la conscience de son avenir chamboulé. Il savait que son état était grave, il sentait sous ses vertèbres la pierre coupable. « C’est fini pour mes jambes », murmura-t-il entre deux grimaces. C’était un constat, pas une défaite. Nous sommes ainsi tous les deux, nous tenons de notre père, ouvrant grand les yeux sur les évènements, sans chercher à les fuir. Il a prononcé quelques paroles encore tandis que je saisissais notre téléphone portable pour prévenir les secours. J’ai acquiescé à ses paroles ; elles étaient justes, pertinentes. Je le consolais du regard, je prenais sur moi sa peine et sa douleur, je prenais tout ce qu’il était possible de prendre de lui pour le soulager. Je me souviens encore de mes premiers mots au téléphone « Je suis Clément Roca, mon frère Théo vient de tomber le long d’une paroi rocheuse… »

Je connais cette histoire par cœur, sans pour autant me la repasser fréquemment dans la tête et dans le cœur, comme l’on fait d’une histoire que l’on veut oublier ou d’un remord dont on veut se disculper. Je la connais par cœur ; ce fut une nouvelle naissance, douloureuse et irréversible. Morgane la connaît moins, bien qu’elle soit souvent évoquée en famille. Elle ne la connait pas de l’intérieur. Même avec mon frère, nous n’en avons pas reparlé cœur à cœur. Parle-t-on de sa naissance, même avec son jumeau ? Parle-t-on de l’angoisse de naître, de la douleur de quitter l’univers que l’on connait, de l’angoisse de répondre aux attentes de nos parents, ces deux êtres souriants et émus qui nous accueillent ? On vit ce qu’on a à vivre, sans remettre en question les circonstances de notre naissance ni même cet instinct de naitre qui a fait que l’un de nous deux, après huit mois de croissance, a commencé à frapper plus activement les parois de l’utérus maternel, pour démarrer le travail.

En septembre, deux mois après l’accident, je suis parti à l’Ecole Nationale de l’Aviation Civile pour devenir pilote, sans mon frère qui entamait son long périple en centre de rééducation.

- Quelque part c’est…

Morgane hésite, comme si elle allait dire une chose un peu dure à entendre, ou une hypothèse pas très juste.

- Oui ?

- C’est un peu osé ce que je vais dire peut-être mais… D’une certaine manière, l’accident ça a été une chance pour vous. Ça vous a enfin permis de vivre une vie dissociée.

C’est effectivement osé de voir un accident comme une chance. Mais c’est juste. Si juste… Et puis de Morgane, j’accepte toutes les remarques, toutes les questions et réflexions, quand elles sont faites avec ce regard tendre, cette voix qui cherche à grandir dans la compréhension de moi-même et l’amour mutuel.

- Ça nous aurait permis d’arrêter une sorte de fusion ? Je vois ce que tu veux dire, chérie. Mais non, ce n’est pas ça qui nous a dissocié… On avait eu les résultats du concours d’entrée à l’ENAC quelques jours plus tôt. Une semaine exactement. Nous n’avions pas été tous les deux reçus. C’est ça qui nous a séparé. C’était notre rêve à deux l’aviation…

- C’est vrai, il m’a dit un jour : « j’aurai pu être un grand pilote ». Il l’a raté de beaucoup, le concours ?

- Non… Quatre places sur la liste d’attente.

- C’est moche…

- Il y a si peu de reçu… Même sans l’accident, tu vois, on aurait été séparés par nos études.


***

C’est au lendemain de l’inhumation que Morgane a fait un test de grossesse. Avec tous les évènements des derniers jours, l’hospitalisation en urgence de mon frère, sa septicémie, l’annonce de sa mort imminente, son décès et son enterrement, elle n’avait pas donné grande importance à son cycle.

Le test est positif. Moment de grâce, parenthèse dans notre douleur et dans mon impossible deuil.

- Tu verras mon chéri, on aura peut-être des jumeaux nous aussi, murmure-t-elle, rêveuse et tendre comme je l’aime.

Je l’éjecte de mes bras, bondis du canapé :

- Jamais !

- Voyons, mon chéri…

- On pourrait les confondre !

- Mais non enfin ! D’ailleurs, tes parents ne vous ont jamais confondus, ton frère et toi.

- Si. Ils nous confondent.

Je m’assieds sur une chaise loin d’elle, loin du monde, loin de sa réalité.

- Ils nous confondent. Depuis sept ans. Sept ans et trois mois ; depuis l’accident. C’était son idée, à lui ; une bonne idée ; la seule solution pour qu’un de nous deux devienne pilote.

Un poids s’échappe de mon corps. Aucune larme ne coule, mais une force nouvelle m’envahit. Théo Roca n’a jamais été accidenté ; il n’est ni mort ni enterré. C’est Clément qui chuta, qui lutta sept années contre son handicap et qu’on a enterré hier.

Je m’appelle Théo Roca et depuis sept ans et trois mois, on m’appelle Clément. Je suis vivant. Plus personne ne parlera pourtant de Théo Roca comme d’un vivant. Administrativement mais aussi pour notre famille et nos amis, il est mort et enterré.

Clément, le seul à savoir que je suis Théo, est mort. Il a fallu que je le dise à Morgane afin qu’un humain sur terre, rien qu’un, sache que Théo Roca vit. A présent la vérité peut à nouveau se taire et s’enfouir en mon cœur ; la réalité peut-être aussi erronée que ma carte d’identité, usurpée à mon frère à sa demande. La vérité est un secret qui n’a plus sa place dans le réel que j’ai construit. Elle a refait surface, un instant, pour Morgane. Elle peut partir à présent. Elle doit partir.

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