Comédie mondaine

Dernière mise à jour : 23 mai


Il s’appelle Louis. C’est un beau gosse. Un beau gosse quand il est en civil, alors je ne vous parle pas de l’effet qu’il fait dans son uniforme de polytechnicien.

C’est un beau gosse, comme son père, comme ses frères. Et il le sait. C’est un polytechnicien, comme son père, comme ses frères. Et ça le gêne. Il a trouvé un excellent métier grâce à cela, une situation que beaucoup lui envient et qui fait briller les yeux des donzelles. Voilà justement ce qui le dérange.

Ses frères avant lui ont fait briller des prunelles : Henri s’était fait hameçonner par une coureuse de prestige avant même sa sortie de l’X ; ça vient de finir en divorce désastreux. Gaëtan est malheureux en ménage : sa femme ne parle de lui qu’avec des grands airs. D’ailleurs elle parle plus de son métier que de lui, de ses affaires que de ses talents, de son argent que de ses goûts. Il plaquerait bien tout pour élever des chèvres dans le Larzac mais il y perdrait sa pétulante Astrid qu’il adule malgré tout. Christophe enfin, quarante ans, une nouvelle admiratrice tous les trois mois, et un cœur qui tombe en lambeaux sous un apparat mondain.

Louis est le petit dernier. Il entend tirer des leçons des trois grands.


Il est ressorti trop souvent écœuré des pique-niques avenue de Breteuil ou des soirées parisiennes. Écœuré par les jupes longues et les décoltés qui se trémoussaient lorsqu’il avouait être étudiant à Polytechnique. Dans les soirées où personne ne le connaissait, histoire de souffler un peu, il se faisait passer pour un étudiant en droit ou en économie. Les filles se contentaient d’un petit sourire sans battement de cils et la conversation pouvait commencer, banale, classique, simple, reposante.

À présent qu’il travaille, il ment encore, souvent. Pour avoir la paix. Pour déjouer les hypocrites qui s’extasient sur sa bonne gueule et sa situation. Un blond aux yeux marron, c’est craquant parait-il. Lui est habitué, il en croise un qui se brosse les dents tous les matins devant son miroir. Louis déteste les hypocrites. Il déteste le mensonge, les faux-semblants, les garçons qui apprennent des compliments par cœur et les filles qui réussissent à s’exclamer « ça doit être génial », quelque soit le métier de l’interlocuteur, pourvu qu’il ait une bonne tête, un salaire appétissant et un doigt dénué d’alliance.


Un jour en famille, Madame Mère, qui a épousé Monsieur Père pour ses qualités personnelles qu’elle connaissait depuis l’enfance et non pour son prestige, a avoué :

- J’étais décidée à épouser votre père depuis mes quinze ans. Il n’y a qu’une situation qui m’aurait fait renoncer : qu’il devienne dentiste.

Dentiste ! Voilà effectivement un métier sur lequel personne ne peut s’extasier avec franchise ! Louis désormais se présente comme étant dentiste et quand une donzelle s’extasie, il sait qu’il a à faire à une hypocrite

En général, les demoiselles s’extasient une seconde ou deux puis amènent avec tact la conversation vers la fin et ne tardent pas à en engager une nouvelle avec un concurrent, en priant secrètement pour qu’il ne soit ni gynécologue, ni croque-mort, ce qui serait plus désobligeant encore que dentiste.

Ces réactions amusent Louis. Enfin qu’à moitié. Il en a assez parfois de jouer ce jeu et de constater, désabusé, que personne ne s’intéresse à lui pour ce qu’il est vraiment. Oui, il en a assez, et d’ailleurs c’est la dernière fois ce soir qu’il joue à ce petit jeu. Après, n’en déplaise à Madame Mère et surtout à Madame Grand-Mère la mondaine, il se contentera de soirées entre copains, ou en famille. Exit les invitations d’amis d’amis et les soirées « vient qui veut » où tout le monde se ressemble, de la chevalière à la médaille de baptême. Aujourd’hui il accompagne Élisabeth, sa cousine timide qui n’osait pas aller seule à l’apéro du siècle chez Constance. Apéro qu’il ne faut pourtant pas louper, même Madame Grand-Mère le sait : c’est chez Constance que Joséphine, la petite-fille d’une de ses amies a rencontré son fiancé, et le petit Vianney ne se serait jamais marié sans une autre soirée chez la même Constance. The place to be où deux heureux élus se rencontreront tandis qu’une soixantaine d’esseulés resteront solitaires. Louis n’omet pas de compter les quelques couples éphémères qui se construiront, le temps d’un été, ou qui sait, d’une IVG.

C’est décidé, ce soir, c’est le dernier soir mondain.

Voilà trois minettes. Une robe verte extravagante. Une petite robe noire passe-partout. Une grande jeune femme au regard vif. Comment est-elle habillée ? Louis ne sait pas trop, il croit se rappeler qu'il y avait du rouge, du blanc, peut-être du doré.

« Dentiste quel beau métier ! » s'exclame la robe verte en esquissant déjà un regard vers un autre groupe, à la recherche d’une nouvelle proie ; « Ah, c'est intéressant », minaude la timide qui se demande comment s’éloigner poliment. « Euh, soyons honnête, en théorie je ne parle ni aux dentistes ni aux podologues, ce sont deux métiers tabous », rit la troisième « mais je peux faire un effort, si on ne parle pas boulot ».

C’est entendu, ils ne parleront pas boulot. Mais ils parlent tout de même. Longtemps, de tout. Il ne sait plus de quoi mais il lui semble la connaître depuis toujours.


Voici qu’Élisabeth s’approche de son cousin. Toujours timide, toujours gênée, mais avec un petit sourire heureux.

« Ah, Louis, je vois que tu as fait connaissance avec Blanche ! »

Tiens, Blanche. Il ne savait même pas son prénom. Ça lui va bien. Une certaine pureté, une transparence qui se dégage de cette jeune femme qui dit ce qu’elle pense, sans détour.

Louis est partagé entre l’envie d’embrasser sur les deux joues Élisabeth qui vient de lui révéler le prénom de la si plaisante demoiselle et l’envie d’envoyer promener sa cousine qui vient rompre le duo. Bon prince, se souvenant qu’il a promis à sa grand-mère de veiller sur Élisabeth lorsqu’elle est arrivée à Paris quelques mois plus tôt, il l’accepte dans la discussion.

- Mais, vous vous connaissez déjà ?

- À peine, on a juste fait connaissance tout à l’heure dans la cuisine.

Blanche sourit, sans répondre. Ce silence plus encore que ce sourire met Louis aux anges : visiblement elle préférait de loin discuter avec lui quand il était seul. Un peu de patience, Élisabeth va bientôt décréter qu’il est tard et qu’elle ferait bien de rentrer pour être en forme demain…


***

Tout de même, il faudra avouer un jour à Blanche qu’il n’est pas dentiste… Ils ne sont jamais revenus sur le sujet puisqu’elle avait demandé qu’on ne parle pas boulot. Ils ont bien d’autres thèmes de conversations plus passionnants !

Deux fois déjà qu’ils se voient tous les deux, pour un verre et un ciné. Il le sait bien qu’il lui plait. Une fille toujours à l’heure au rendez-vous et qui ne consulte pas son téléphone une seule fois, c’est une fille accrochée. De son côté, elle doit bien se douter que c’est réciproque : il prend tout son temps pour la raccompagner jusqu’à son vélo avant d’enfourcher son propre scooter.

Oui, il faudra lui avouer, un jour, bientôt. Elle en rira sans doute quand il expliquera pourquoi il se fait passer pour un dentiste. Sans doute. Mais ce n’est pas sûr. Louis craint de passer pour un menteur. Ne dit-on pas menteur comme un arracheur de dents ? Elle pourrait croire que sur d’autres sujets aussi il arrange la vérité.


« Tu sais ce qui me plait tant chez toi ? ». Nous y voilà. Il a des frissons dans le ventre et une immense envie pourtant d’entendre très vite la suite. Lui sait très bien ce qu’il aime chez elle, ce dont il croit déjà ne plus pouvoir se passer. Sa franchise et sa vivacité qui n’empêchent pas une grande douceur. Blanche dit ce qu’elle pense sans mâcher ses mots et pourtant ceux-ci ne blessent jamais. Avec quelle sincérité, sans peur de le blesser, elle lui a asséné chez Constance qu’elle n’aimait pas parler aux dentistes !

Ils boivent un verre en terrasse, c’est le soir, il fait bon. Auprès d’eux une tablée de joyeux trentenaires un peu éméchés, collègues de travail probablement, qui savourent on ne sait quelle promotion. Un petit brun s’est levé, sous le coup d’un pari sans doute et se tourne vers Blanche avant qu’elle n’ait le temps de révéler ce que Louis aimerait tant entendre.

- Vous êtes charmante mademoiselle !

Elle ne se démonte pas, ça amuse Louis, il est même très fier de la répartie de la jeune femme :

- Oui, je sais, mes patients me le disent fréquemment.

- Vos patients ? Chirurgienne ? Avec des belles mains comme les vôtres ça ne peut être que ça !

Le type semble fier de son compliment, il sourit sans se rendre compte que son haleine est empâtée par le Whisky. Blanche lui rend son sourire, un brin mystérieuse. Puis elle répond bien fort.

- Vous faites erreur, je suis proctologue. Si vous souhaitez me revoir, je reçois sur rendez-vous tous les matins.

L’autre blanchit, un brin dégouté, un brin dessoulé.

- Ah, bonne soirée, bredouille-t-il.

Pari perdu, il n’a pas levé la demoiselle. Ses copains ricanent.

Louis aussi a un peu changé de couleur. Blanche se tourne vers lui, pouffe de rire et avoue dans un souffle :

- T’inquiète. Je suis avocate. C’est un pieux mensonge, pour éloigner les dragueurs.

Il rit intérieurement et ça se traduit par un beau sourire qui plait beaucoup à la demoiselle. Lui aussi lui dira bientôt quel est son vrai boulot, très bientôt, dès ce soir. Mais d’abord, il voudrait savoir.

- Dis, Blanche, murmure-t-il, qu’allais-tu dire, juste avant ?

- Je crois que j’en étais à t’avouer que j’admire ta franchise. Je te crois incapable de mentir…

Il rougit. Mince. Ce ne sera pas si facile d’avouer.

- Moi aussi, essaie-t-il, je t’en croyais incapable… jusqu’à cette histoire de proctologue !

- Oh ça… ce n’est pas un mensonge, c’est un moyen de survie pour éloigner les indésirables. Tu devrais essayer, c’est encore plus radical que de passer pour un dentiste !

Il est soufflé.

- Ta cousine Élisabeth est plus bavarde que tu ne crois.

Il sourit. Elle mène clairement la barque mais il se laisse diriger.

- Mais au fond, j’ai raison, non ? À part cette histoire de dentiste pour éloigner les filles casse-pieds, tu es franc, non ?

Il acquiesce, il déteste l’hypocrisie, elle a vu juste.

- Alors dis-moi, en toute vérité : on a une chance tous les deux ?

Sans hésiter, Louis répond, en toute vérité, sans comédie humaine :

- Même si tu étais proctologue, je crois qu’on aurait une chance.


Illustration : Jean Béraud, Le Monologue,1882, huile sur toile

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