A Bouzoum Broum

Dimanche dernier le diocèse d'Avignon m'inspirait pour Madame Dupont ; cette semaine c'est une petite phrase du père Jean Guy, prêtre âgé témoin de l'épisode 2 de Du feu de vieux qui me donne envie de reprendre le clavier, non pas pour un nouveau texte mais pour vous partager un nouvelle écrite en 2018.


Avec une pensée toute spéciale pour Adelaïde, Anne-Re, Maximilien, Henri, Christine, Maïlys, Guilhem, Claire, Guillaume, Jean-Baptiste et tous les autres qui marchèrent et prièrent vers l'Ile Bouchard et passèrent près de Bouzoum Broum !


© Getty


C’est là que tu m’as appelé ; dans ce qu’il y avait de plus enchanteur dans ma vie d’enfant. Bouzoum Broum, petit hameau perdu dans une commune non moins grande de la Vienne ; lieu-dit presqu’un inconnu mais si enchanteur pour moi. D’abord parce que c’était le lieu des vacances, chez mes grands-parents, avec des kilomètres de verdure tout autour. Ensuite parce que Bouzoum Broum était un nom magique, venu d’on ne sait où, qui avait des accents de savane, de joyeux désordre et de rigolades. Et puis surtout parce que c’est le lieu où tu m’appelas.

Est-ce vraiment là que tu m’as appelé ce matin d’hiver ou une heure plus tôt à l’église de Saint Gervais-les-trois-clochers ? Je ne sais pas, mais c’est là que je t’ai répondu en tous cas, dans ma chambre de Bouzoum Broum, brusquement, sûr de moi, en enfilant une polaire avant d’aller déjeuner. « Si ton frère ne trouve pas de polaire à sa taille, avait dit Papa, donne-lui la tienne, il est plus enrhumé que toi » et moi je t’avais déclaré, Seigneur : « Si tu ne trouves personne pour dire la messe, ce sera moi ». Parce que ce dimanche matin-là, à l’église où nous avions été en famille, il n’y avait pas eu la messe, le brave curé de campagne s’étant cassé la jambe sur le verglas en venant nous rejoindre (et, ce qui m’attristait bien plus, avait embouti sa voiture dans l’accident). Nous avions prié tous ensemble et reçu l’eucharistie présente dans le tabernacle. « C’est pas pareil, quand-même, avais-je dit à ma grand-mère ; on a eu Jésus, mais il n’est pas venu, c’était comme un Jésus en réserve, pas un Jésus tout frais ». Et ma grand-mère avait eu l’air d’accord même si mes propos n’étaient pas très académiquement théologiques.

J’étais un petit garçon comme rêvent d’en avoir tous les parents : drôle et joyeux mais ni insolent ni exubérant ; curieux de tout et respectueux des adultes ; plutôt doué à l’école, mais pas crâneur. Mes parents avaient su tirer le meilleur de mon caractère, garder ma spontanéité, préserver mes qualités, étouffer l’égoïsme enfantin.

Est-ce vraiment toi qui m’as appelé, à Bouzoum Broum ? Parfois il me semble que j’ai devancé ton appel mais je sais bien que cette idée loufoque ne pouvait venir que de toi ! Oui, loufoque, j’ai bien dit loufoque ! D’ailleurs il suffit d’ouvrir la Bible pour t’en trouver, des idées loufoques. Comment les idées divines seraient-elles raisonnables ? Ce que tu as choisi c’est ce qu’il y a de fou dans ce monde, nous explique Saint Paul.

Parlons-en, de lui, tiens ! Saint Paul était un drôle de type quand tu l’as appelé. Tu l’as retourné comme une crêpe. Un petit saut, une bonne chute plutôt, et hop, converti ! Quel type ! Tu l’as choisi pour une mission et tu savais qu’il la tiendrait ! Tu choisis des gens forts, et s’ils ne le sont pas assez tu les instruis avant, les formes. Comme tu envoyas Ananie à Paul, tu m’as laissé le temps de réfléchir, d’être formé avant que je ne te redise oui.

Je n’étais à Bouzoum Broum qu’une partie des vacances. Le reste du temps j’allais chez mes autres grands-parents, ou je restais à Paris. En grandissant, Bouzoum Broum eut moins d’attrait, ce n’était qu’un hameau minuscule, où nous étions trop serrés dans une petite maison de campagne. Je préférais les grands appartements parisiens où je buvais mes premières bières en faisant danser les filles ; les garçons aimaient que je mette toujours une bonne ambiance, les copines ne résistaient pas à mon sens de la répartie, les parents des copains me donnaient le Bon Dieu sans confession et de fait, puisque tout le monde m’aimait bien, même sans douter de l’amour du Seigneur, je ne voyais plus trop l’intérêt de le visiter fréquemment, de lui demander pardon ou de lui manifester mon amour ; on ne peut pas dire que je me sois coupé de toi, Seigneur. Mais dans ma vie de foi et ma pratique religieuse j’assurais uniquement le minimum requis par mon milieu.

Avais-je oublié ce dimanche matin d’hiver à Bouzoum Broum ? Non ! Pas du tout. Je trouvais formidable ce petit garçon de 9 ans qui avait été si spontané et ne doutait de rien. Mais je le regardais de loin, comme s’il n’était pas moi. Il était le petit garçon loufoque d’un univers magique et révolu ; moi j’étais l’adolescent parisien.

La fin du lycée arrivait enfin. Je la voyais arriver avec joie tant j’enrageais en cours d’être pris encore pour un enfant, tant je me sentais prêt à affronter l’indépendance. La mention au bac était une évidence, une simple formalité ; je présentais aussi des concours que je réussirais haut la main. Les premiers d’entre eux, qui me permettraient d’entrer dans une très prestigieuse école, de faire briller mes facilités, de flatter mes parents et mon orgueil se déroulaient un vendredi matin de carême. Cette année-là, poussé par un copain particulièrement zélé, je m’étais inscrit, pour la durée du carême, à un créneau d’une demi-heure d’adoration chaque vendredi. Le matin à 7 heures et demi, quand partait le prêtre assurant le premier créneau, j’étais donc seul avec toi dans la petite chapelle du saint-sacrement ; j’étais très fier de me lever plus tôt, je rougissais d’orgueil en voyant ma fidélité, j’avais eu un sourire faussement humble quand le curé m’avait félicité pour cet engagement. J’étais un vrai ado mondain, pas méchant mais pas profond. Moi seul, et toi, savions que je bâillais allégrement pendant une demi-heure, que j’essayais de te parler sans persévérance, que je regardais plus souvent ma montre que l’ostensoir. Pourtant je n’étais pas indifférent. Il y avait au fond de moi quelque chose de l’enfant de Bouzoum Broum déçu de ne pas te voir descendre dans l’hostie, entre les mains du prêtre ; il y avait le souvenir du petit garçon préparant sa première communion dans cette même église et à qui il suffisait qu’on montre la petite lumière du tabernacle pour qu’il cesse bavardages et rêvasseries.

Ce matin-là, pas stressé par les concours, sûr de moi, j’étais venu à la chapelle à l’heure habituelle et j’attendais que la petite dame aux cheveux gris et à l’immuable parapluie écossais vienne prendre la relève auprès de toi à 8 heures précises. En marchant d’un bon pas je serais à 8 heures 25 au plus tard dans l’établissement ; j’avais 5 minutes de battement. L’horaire du concours semblait calculé exprès pour me permettre de ne rien changer à mes bonnes habitudes auprès de toi.

Huit heures sonnèrent. Et celle qui n’arrivait jamais en retard n’était pas là. La trotteuse de ma montre avait fait le tour deux fois déjà et je sentais pour la première fois de ma vie une angoisse profonde comprimer mes côtes et s’écouler en froide sueur le long de ma colonne vertébrale. Même en trottant, serais-je à l’heure ? J’aurais tout donné pour que la trotteuse cesse sa course et qu’arrive la petite dame au parapluie.

J’ai pensé à te laisser seul dans l’ostensoir pour courir vers mes concours, mon école, mon avenir ; tu es bien tout seul dans le tabernacle à longueur de nuit ! Mais cette idée n’arrivait pas à s’imposer ; c’était ici et maintenant que tu me voulais. Pas plus tard, quand mes diplômes prestigieux et mes mentions brilleraient sur mon CV.

Alors, j’ai cessé de regarder le cadran de ma montre, j’ai posé les yeux sur l’ostensoir. Je resterais le temps qu’il faudrait, le temps que tu voudrais. L’angoisse a disparu aussitôt ; c’était un assaut de bonheur, une dégringolade de sérénité, une cascade de paix et de calme, à faire pâlir d’envie tous les poètes en recherche d’oxymores.

Après, les choses ont été assez claires très vite : tu me voulais au service de l’eucharistie dans une église paroissiale. Les deux fois où tu m’avais appelé, à Bouzoum Broum et ici, c’était dans la vie ordinaire d’une paroisse.

Je n’ai jamais présenté ces concours, puisque je ne suis pas arrivé à l’heure, mais je m’en moquais bien. J’ai fait une école de commerce sur les conseils d’un prêtre et de mes parents, avant d’entrer au séminaire, parce qu’il était important que je mûrisse un peu, que je connaisse le monde. Intérieurement j’ai mûri sûrement, mais je n’ai jamais perdu mon visage d’adolescent heureux. Même maintenant que j’ai trente-deux ans, on s’étonne de voir mon col romain sous mon visage blanc et doux où percent deux profondes émeraudes, surmontées de crins de jais. On me donne dix-huit ans.

On ne peut pas dire que mes années d’études et de séminaire furent faciles, que tu n’aies pas essayé d’aguerrir ton élu. Tu te souviens m’avoir ramassé à la petite cuillère parce que la perspective de vivre toute ma vie avec la pétulante Manon était plus séduisante que de passer mes étés à marier de jeunes couples qui ne seraient pas moi… Tu te souviens de ce prêtre, prof de théologie morale, qui nous assénait des hypothèses tordues et nous donnait envie de bondir de nos chaises et de protester ! (Ce prof, ce prêtre que tu avais choisi lui aussi au service de l’autel trente ans plus tôt ! Décidément, tes choix sont incompréhensibles parfois !) Je m’en souviens aussi moi, de tout ça, de la patience qu’il fallut développer pendant ces longues années, des railleries des copains étudiants. Je me souviens comme c’était long, les cours, et comme je voulais être à la place du prêtre, pour te donner au monde, et comme je m’en sentais indigne aussi. D’ailleurs j’en suis indigne…

Au début, tout allait bien. J’avais vécu une magnifique année de diaconat en Afrique, avec une communauté terriblement dépaysante. Ça ne me déplaisait pas, même si c’était dur. J’avais conscience des besoins qu’avait tout ce peuple, du service de prière, d’écoute et d’humble présence que tu me demandais. Et puis je savais que c’était une expérience, pas ce à quoi tu me destinais. Je suis rentré à Paris, j’ai été ordonné prêtre. À mon ordination diaconale, je t’avais choisi exclusivement et pour toujours. À présent c’était comme si tu répondais enfin à mon choix, en grand, en me donnant de venir entre mes mains lorsque je célèbrerais la messe et donnerais ton pardon.

La première année se passa très bien. À la messe de semaine, les grands-mères s’extasiaient intérieurement (et ça se voyait dans leurs regards gris) devant ce prêtre au visage d’enfant, comme si en mes mains tu venais avec plus de douceur, de spontanéité et de tendresse que dans les mains de notre strict curé. Alors que tu te donnes toujours autant, sans doser ton amour. Les enfants de l’école m’adoptèrent vite, ébahis que je sache jouer de l’harmonica et du djembé (merci l’Afrique) ; les étudiants avaient l’impression d’avoir un grand-frère à leur service.

Mon curé était -tu le connais mieux que moi- un homme exigeant mais extrêmement pédagogue. Il me prenait sous son aile pour que je trouve mes marques. Mais en septembre, il fut nommé ailleurs. C’est comme si on m’avait fait sauter dans le grand-bain. Le nouveau curé avait lui aussi à prendre ses marques et ce n’était plus à lui de nous guider, plutôt à nous de lui faire découvrir les us et coutumes de la paroisse. Bref, ça a commencé à changer mais j’ai tenu pour toi. Jusqu’au mois dernier.

Tu m’as demandé trop, beaucoup trop. Comment voulais-tu que j’assure l’enterrement de ce petit garçon, tué par son frère ? Pourquoi ne m’as-tu pas fait mesurer mes propos dans cette homélie de semaine où je me suis emporté sur le déluge, sans deviner que ce jeune étudiant venait de perdre son amie dans une tempête en pleine mer ? Comment voulais-tu je ne perde pas pieds en arrivant trop tard à l’hôpital de Poitiers, trop tard pour bénir ma grand-mère, ma grand-mère de Bouzoum Broum, et l’embrasser avant qu’elle ne te rejoigne ? Trop tard parce que j’ai loupé le train à cause d’Odile qui m’avait tenu la jambe plus de vingt minutes pour se plaindre de Simone faisant sa cheffe dans l’équipe de floraison… Pourquoi n’avais-je pas su la faire taire ? Pourquoi ai-je accepté de tant me donner sans plus me ressourcer en famille où j’ai pourtant commencé à te découvrir et à t’aimer ?

J’ai fui à Bouzoum Broum, et la paroisse ne s’en porte pas plus mal ! Il n’y a pas besoin de moi à Paris ; il n’y a pas besoin de moi à Bouzoum Broum, où je célèbre seul la messe chaque matin. Je ne vais même pas à l’église de Saint-Gervais où nous alliions petits. Elle n’est pas chauffable depuis que deux vitraux du chœur sont cassés… Pourquoi m’as-tu appelé, pourquoi m’as-tu fait peiner des années, pourquoi m’as-tu choisi alors que je ne te suis pas utile ? Ce n’est pas au fin fond de ce bon vieux Bouzoum Broum que je te donne au monde ! Tu as perdu la tête, Seigneur en me choisissant, en me faisant croire que j’avais la carrure qu’il faut. Tu le savais que j’étais moins solide que je n’y parais ! Tu le savais que les prouesses scolaires et ma jovialité naturelle ne suffisaient pas. Oui tu le savais, toi qui sais que la grâce seule agit. Alors tu ne m’as pas donné ta grâce. Pas assez. Je suis là, serviteur depuis mon ordination diaconale mais serviteur inutile puisque tu ne me donnes pas la force d’accomplir ma mission.

Ah, quand je pense à ceux que tu as appelés avant moi ! Ce n’est pas un Saint Paul, un Saint Jean-Paul II ou une Sainte Geneviève qui seraient venus se replier à Bouzoum Broum… Tu les choisissais solides, avant, tes apôtres ! J’exagère, je sais bien que j’exagère : Saint Pierre qui renie, qui doute, qui coule en marchant sur l’eau ; Sainte Thérèse et sa longue nuit de la foi ; Saint Ignace qui décrit si bien la désolation… Mais un prêtre qui fuit vers son enfance après moins de trois ans de sacerdoce, tu es sûr de l’avoir bien choisi ?

Je me promenais hier, et j’avais retrouvé un peu mon sourire : mes parents et ma petite sœur annonçaient leur arrivée pour le week-end à Bouzoum Broum. Ils allaient arriver dans quelques heures à peine. Tu m’envoyais enfin les ressources dont j’avais besoin. Toi Seigneur Jésus, même si tu es parti « aux affaires de ton père » dès tes 12 ans, tu avais besoin parfois de la présence de Marie, de tes cousins, de ceux que les évangélistes nomment tes frères. Tu sais donc bien ce dont j’ai besoin et tu me le donnes comme un père aimant qui n’aurait pas idée de donner une pierre à son fils réclamant un bon sandwich.

« Je passerai un week-end ressourçant avec eux, pensais-je, je célèbrerai la messe pour eux, je te donnerai à eux, je redeviendrai ton serviteur utile, même petitement. »

Mes pas me portèrent vers le chenil de Luain, où je ne vais jamais habituellement car les bestioles font un vacarme horripilant. Cet après-midi-là, le silence était étonnant ; je m’en fis la réflexion en m’approchant. La cour du chenil était vide, le portail béant. Au fond de la cour, un homme pleurait, comme pleurent les hommes qui se croient cachés. J’hésitai à passer mon chemin. Un homme qui pleure aime rarement parler et mes parents allaient arriver à Bouzoum Broum. Pour être vraiment utile, à leur service, il serait bon que je prépare un dîner.

L’homme releva la tête. Il n’avait pas envie de me parler, rumina juste entre ses dents : « On a eu la rage, le chenil va fermer. »

D’une fenêtre de la maison, une femme l’appela : « Franck, il veut rien savoir, il mourra ici ! On le convaincra pas ! Va chercher un prêtre.»

Un prêtre ! Cette femme voulait un prêtre pour son père âgé et en fin de vie, mordu par un chien enragé et refusant d’aller à l’hôpital ! Cet homme est fou aux yeux du monde. Sa famille et son médecin sont héroïquement fous de respecter ses volontés en le laissant mourir chez lui. Toi aussi tu es fou Seigneur de me confier cette âme qui vient vers toi. Tu es fou, fou d’amour pour chacun d’entre nous. Ma famille attendra comme la tienne attendit et tant pis si elle pense, comme la tienne, que j’ai perdu la tête !


0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Cœur de braise

Je connais des enfants qui même sous la pluie, quand l'horizon est mêlé de graves soucis Rient. Ils vivent l'instant présent, Sans ignorer pourtant la grisaille à venir. J'envie ses enfants en apparen