Holà

Dernière mise à jour : août 26

On m'appelle le sportif, pas le tchatcheur ; je fais le chemin pour marcher, pas pour parler. De plus, je ne connais pas l'espagnol et n'ai pas envie de l'apprendre.

J'ai acquis tout de même le minimum vital sur ce chemin trop fréquenté : je maîtrise les différentes variantes du Holà, unique mot à savoir dire pour ne pas passer pour un français mal léché.


Il y a le Holà timide, juste murmuré entre les dents sans desserrer les lèvres et en évitant de lever les yeux. Il veut dire "Je suis poli donc je dis bonjour mais je t'en prie, n'engage pas la conversation, je n'ai pas l'énergie de te faire comprendre que je ne comprends rien". J'en suis très familier, chaque matin, tant que je n'ai pas fait au moins trois kilomètres pour mettre mon corps en route.


Il y a le Holà curieux, intéressé. Il se prononce d'une voix assez faible mais les yeux et les oreilles grands ouverts. Les jeunes pipelettes solitaires qui ne connaissent que leur langue maternelle en rafollent. Il signifie "Bonjour. Adresse-moi rapidement une réponse pour que j'écoute si par hasard tu n'as pas le même accent que moi afin que l'on engage une conversation." Celui-là n'est mon fort que lorsque j'ai un renseignement à demander dans la ville prochaine et qu'il me faut un traducteur français-espagnol pour y parvenir.


Il y a le Holà rapide, qui n'engage personne mais fait croire qu'on est bien élevé lorsqu'un piéton (qui marche vite, ce serait dommage qu'il engage la conversation) ou mieux encore, un cycliste, arrive en sens inverse. Souvent c'est un "buen camino" admiratif qui nous répond. Celui d'en face n'étant qu'un promeneur du dimanche et non un pèlerin se sent obligé de nous féliciter pour notre longue marche sac au dos.


Il y a aussi le Holà qu'on clame d'une voix assurée, plutôt hautaine, lorsque l'on est sûr de sa puissance, sûr aussi que l'autre n'est pas en mesure de répondre autrement que par un sourire fatigué ou un Holà fragile, dans un souffle. Je l'utilise fréquemment, je dois l'avouer, en doublant le quidam qui cherche sa respiration dans une montée qu'il juge un peu dure. Il flatte mon ego et réchauffe momentanément mon cœur.


Il y a le Holà tonné d'une voix forte, un brin cassante. Il se traduit par "attention, j'arrive" et fait comprendre à la personne qu'on double qu'elle a tout intérêt à laisser passer le bolide que nous sommes. Très utilisé par les cyclistes, il est plus poli qu'un coup de sonnette mais aussi efficace. J'en raffole.


Enfin il y a le "oh là !" qui sonne trop français et que j'ai utilisé ce matin sans réfléchir. Sur la terrasse où je savourais mon redbull, entouré de mamies toutes de Quechua vêtues et de mangeurs de tortillas, le border collie du barman dormait gentiment près de nous, la gueule dans la poussière. Voyant arriver une marcheuse dont probablement il n'aima pas le visage pourtant charmant, il redressa les oreilles et se mit à aboyer à tue-tête. Du geste et de la voix je tentais de le faire taire, comme j'aurais fait taire mes propres chiens ; une dizaine de pèlerins, et le border collie lui-même doivent encore se demander pourquoi j'ai pris un ton si cassant pour saluer un chien que je côtoyais depuis un bon quart d'heure déjà. Si j'avais su parler espagnol, j'aurais pu expliquer cette méprise. Mais j'ai repris mon sac ; je ne suis pas là pour parler, pas même aux chiens.

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